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4 juillet 2015

Transgenres: de l’ombre à la lumière

Longtemps stigmatisées, les personnes transidentitaires sont de plus en plus nombreuses à faire la une des magazines. Le signe d’un changement dans les mentalités? Deux Romandes témoignent.

«Du moment où j’ai pris la décision de vivre ma vie de femme, je me suis sentie mieux. Cela a été immédiat.»
Christa Muth, 66 ans: «Du moment où j’ai pris la décision de vivre ma vie de femme, je me suis sentie mieux. Cela a été immédiat.»
Caitlyn Jenner en couverture du Vanity Fair.
Caitlyn Jenner en couverture du Vanity Fair.

«Il faut du courage pour partager votre histoire». Ce message a été posté le 1er juin sur Twitter par le président des Etats-Unis Barack Obama. Il salue ainsi la très médiatisée transition de Bruce en Caitlyn Jenner, connu outre-Atlantique pour avoir été champion olympique de décathlon et marié jusqu’en 2013 à la mère des illustres sœurs Kardashian. Lors d’une émission en avril, le Bruce d’alors annonce qu’il s’identifie à une femme. Son histoire est partagée dans le monde entier et fait même la une de «Vanity Fair». (Lire l'article en anglais) Des grandes stars ainsi que sa famille soutiennent publiquement sa démarche.

Une petite révolution dans le monde encore peu connu et souvent stigmatisé des hommes et des femmes transgenres. Depuis quelques années pourtant, des célébrités trans font la couverture de prestigieuses publications. C’est par exemple le cas du mannequin Andreja Pejic. (lien en anglais) Elle fut la première à poser pour le «Vogue US». Ou Martine Rothblatt, (lien en anglais) une célèbre et très fortunée femme d’affaires américaine qui fit la une du «New York Magazine».

Mieux connaître pour mieux comprendre

En Suisse aussi, on aborde plus facilement cette thématique, à l’instar d’Isabelle Volet et Christa Muth qui témoignent ci-après. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elles s’expriment publiquement. Parler, disent-elles, aide les gens à comprendre que tout n’est pas noir ou blanc. Bien ou mal. Féminin ou masculin.

«Il est important que des personnes trans soient visibles pour incarner leur réalité, pour montrer qu’elles existent. Elles peuvent jouer un rôle de support d’identification et être un vecteur de messages», explique Caroline Dayer, enseignante et chercheuse à l’Université de Genève, spécialiste des questions d’égalité et de discrimination. Elle ajoute néanmoins:

Il est nécessaire que la médiatisation de personnes connues n’occulte pas la précarité de nombreuses personnes trans (précarité liée au parcours de combattantes qu’elles mènent) ainsi que les violences qu’elles vivent au quotidien.»

La transition: un moment éprouvant mais libérateur

Une réalité loin du star-system à l’américaine. Une vie rythmée par de lourds impératifs psychologiques, identitaires, médicaux ou administratifs.

«Beaucoup de personnes transgenres souffrent de dépressions et ont des tendances suicidaires», explique d’ailleurs Henry Hohmann, président de Transgender Network Switzerland. Une triste réalité confirmée par le professeur Friedrich Stiefel, chef du Service de psychiatrie de liaison au CHUV à Lausanne, qui ajoute: «Notre expérience clinique indique, et ceci est démontré par des études, que la souffrance baisse suite à une transition et notamment après une opération.»

Au CHUV, des vaginoplasties ainsi que des phalloplasties – actes chirurgicaux complexes remboursés par les assurances maladies – ont lieu en moyenne une fois par semaine. Le Dr Olivier Bauquis, chirurgien spécialiste en réassignation sexuelle pratique ces opérations depuis 2007:

Les demandes ont augmenté depuis 2013, tant pour les hommes que pour les femmes».

Tous les trans ne passent pas par la case bistouri, mais est-ce néanmoins un signe que de plus en plus de personnes osent faire leur «coming-out»? «Dans notre société, les mœurs ont évolué, commente Olivier Bauquis. Nous sommes passés de l’extraordinaire à l’ordinaire.» Si les mentalités changent et que la société paraît plus encline à accepter que certaines personnes ne se reconnaissent pas toujours dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance, il faudra encore du temps pour que les «trans lambda» reçoivent un message de soutien d’un président.

TEMOIGNAGES

«J’aurais dû naître fille. Je suis née garçon»

Isabelle Volet.
Isabelle Volet.

«Le jour de mes 62 ans, j’ai vécu une renaissance». Dans son appartement à Sion, Isabelle Volet, 69 ans, raconte pudiquement, mais sans langue de bois, son parcours. Le cheminement mental et physique qui l’a conduite à se retrouver, ce fameux jour d’anniversaire, en Thaïlande. Non pas pour se prélasser sur une plage paradisiaque mais étendue dans la pénombre d’une salle d’opération.

A Bangkok, cette ancienne administratrice de société, aujourd’hui retraitée, subit une intervention chirurgicale de réassignation sexuelle. Si pour elle l’acte a été un moment décisif, il n’est que l’aboutissement d’une longue et progressive transformation. Six décennies lui auront été nécessaires pour correspondre à l’identité de genre qu’elle ressent depuis toujours. Des sentiments qu’elle a longtemps brimés à l’époque où elle s’appelait alors Jean-Claude.

«J’ai commencé à me travestir à l’âge de 14 ans. Je portais les vêtements de ma mère en cachette, se remémore-t-elle. Je me sentais coupable, je croyais que ces pulsions étaient malsaines. Mais c’était plus fort que moi. Cette sensibilité n’a eu cesse d’augmenter.»

Alors, pour cacher ces sentiments honteux, je suis devenue un homme macho et super viril. Je draguais énormément et collectionnais les conquêtes féminines.»

A 22 ans, elle se marie une première fois et fonde une famille. Quelques années plus tard, elle divorce et rencontre celle avec qui elle restera plus de trente ans. Ensemble, ils adoptent un garçon dont Isabelle Volet a aujourd’hui la garde. «Ma femme savait que je me travestissais. Le jour où je lui ai annoncé que je voulais physiquement me transformer, elle a redouté le regard des autres.» Son fils de 16 ans a été mis au courant à l’âge de 7 ans.

Il avait surtout peur que son papa ne l’aime plus. Je lui ai expliqué que j’aurais dû naître fille, mais que je suis née garçon et que cela ne changerait en rien l’amour que je lui porte.»

Pour son entourage, c’est plus compliqué: «Beaucoup de gens associent la transsexualité à l’homosexualité voire à la pédophilie, tonne-t-elle, déçue. C’est notamment pour combattre ces clichés que je témoigne dans les médias. Les gens ont soif de comprendre mais ils n’osent pas poser de questions.»

A l’orée de ses 70 ans, Isabelle Volet n’a jamais été aussi heureuse. Les pulsions suicidaires qui ont jalonné sa vie ont disparu le jour où elle a pris la décision de s’assumer. «Et puis, conclut-elle dans un joli sourire, être bien dans sa peau, cela n’a pas de prix!»

«J’ai toujours su que mon identité était féminine»

Christa Muth.
Christa Muth.

«J’aime enchaîner les nouvelles expériences», annonce malicieusement Christa Muth, 66 ans. Cette professeure de management et consultante pétillante vit ainsi depuis deux ans dans un camping-car. C’est d’ailleurs devant sa maison itinérante, installée à Lausanne que nous la retrouvons. Non pas pour parler de sa vie de néo-nomade, mais pour évoquer son parcours de femme trans. «J’ai toujours su que mon identité était féminine. Mais voilà, je suis née dans un corps de garçon.»

Il lui faudra six décennies pour faire sa transition. Un «coming-out» filmé par Laurence Périgaud, ethnologue et réalisatrice. (Une version écourtée et gratuite du film est disponible ci-dessous et sur www.entreiletailes.com)

Si Christa Muth a attendu aussi longtemps, c’est principalement pour des raisons professionnelles. Ainsi, après avoir achevé de brillantes études, cette spécialiste en management aspire à une carrière épanouie. Un objectif qu’elle pense ne pas pouvoir gérer en parallèle à une transition.

J’ai essayé, à 30 ans, durant quatre mois, de vivre ma vie de femme à Zurich. Mais à l’époque on parlait encore peu des personnes trans et j’ai mis fin à l’expérience. Ce n’était pas le bon moment».

Elle s’installe ensuite en Suisse romande. Sa carrière décolle. Cette vie «usurpée» lui coûte beaucoup d’énergie. Jusqu’au jour où son corps dit stop. Elle a alors 58 ans. Clouée au lit durant cinq mois à cause d’un terrible mal de dos, elle décide de se soigner en s’écoutant enfin. «Du moment où j’ai pris la décision de vivre ma vie de femme, je me suis sentie mieux. Cela a été immédiat.»

A partir de là, Christa Muth ne peut plus faire marche arrière. Elle commence un traitement hormonal et se fait opérer un an plus tard à Bangkok (Thaïlande).

Une expérience comme celle-ci, c’est comme pénétrer dans le couloir de la mort. Vous entrez à la clinique sous une identité et vous sortez en étant quelqu’un d’autre.»

De retour en Suisse, elle doit faire face aux réactions de ses étudiants et collègues. «D’une manière générale, cela s’est bien passé. Ils ont compris et m’ont acceptée».

En janvier, elle donnera son dernier cours et repartira pour de nouvelles aventures. Rayonnante. En paix avec elle-même. «Sans jouer une farce et pleine d’une énergie retrouvée.»

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: Christophe Chammartin