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26 mars 2012

Très jeunes filles en fleur

La puberté arrive de plus en plus tôt, entend-on souvent. Mais que cela signifie-t-il vraiment? Et pour les parents, faut-il s’en inquiéter?

Jeune fille tressée nous tournant le dos
Aux Etats-Unis, une fillette sur dix montre des signes de puberté dès l'âge de 7 ans. (Photo: Keystone/Agence VU/Claudine Doury)

Psychiatres et sociologues sont unanimes pour affirmer que la phase d’adolescence arrive de plus en plus tôt. Et les changements physiques ne sont naturellement pas seuls en cause, car, comme le rappelle le sociologue Michel Fize dans son livre «Les Nouvelles adolescentes» (Armand Collin, 2010), «l’adolescence est culturelle et psychique avant d’être biologique».

On pourrait donc dire qu’on devient aujourd’hui ado avant même d’être pubère. Désormais, hyperstimulé dès le berceau par des parents entourants, l’enfant-femme (le garçon, décidément, reste un grand gamin plus longtemps) porte un sac à main, se maquille ou rêve de le faire, évoluant dans un monde saturé d’écrans et d’images hypersexuées.

Mini-strings, soutiens-gorge rembourrés taille 7 ans, gammes de maquillage pour mini-lolitas: tout est prévu pour figer ces créatures mi- femme mi-enfant dans leur fantasmes de grande. Maintenant, certains parents deviennent «complices de ce qu’il faut bien appeler un travestissement», tonne la sociologue féministe Catherine Monnot dans «Petites filles d’aujourd’hui, l’apprentissage de la féminité» (Autrement, 2009). «En croyant faire plaisir à leurs fillettes, devenues des projections narcissiques d’eux-mêmes, ils les exhibent pour se valoriser», ajoute le psychiatre Didier Lauru.

La norme a été reculée de 8 ans à 7 ans.
- Valérie Schwitzgebel, médecin

Zoé en est toute retournée: alors qu’elle dort encore avec son doudou et adore jouer avec ses poupées, voilà qu’elle a déjà des seins qui poussent sous son t-shirt. «A pas tout à fait 8 ans, c’est tout de même un peu tôt, non?» s’étonne sa maman. Oui, mais cela ne constitue plus non plus l’exception.

Aux Etats-Unis, une étude datant de 2010 nous apprend qu’une fillette sur dix montre des signes de puberté dès l’âge de 7 ans. Il y a encore une décennie, elles étaient deux fois moins nombreuses. «Du coup, ils ont reculé la norme et défini la puberté précoce avant 7 ans, au lieu de 8 auparavant», explique, aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG), Valérie Schwitzgebel. La responsable de l’unité d’endocrinologie et de diabétologie pédiatriques le rappelle: le lien entre l’obésité et l’apparition précoce des glandes mammaires et des poils pubiens semble désormais avéré. Et l’on sait une partie de la population d’outre-Atlantique particulièrement touchée par le surpoids.

Les règles marquent la fin du processus pubertaire

Au XVIIIe siècle, en Europe, les premières règles – appelées techniquement ménarche – se situaient autour de 18 ans. Depuis les années 1970, ce serait plutôt 12 ans et demi, selon des chiffres déjà anciens. «Il n’en existe pas de très récents en Suisse, mais d’autres pays ont montré qu’il y avait plutôt stabilisation depuis plusieurs dizaines d’années», relève Valérie Schwitzgebel. Mais il faut rappeler que la ménarche ne constitue que «la fin du processus pubertaire, après deux à trois ans d’évolution physiologique», détaille Nicole Pellaud, médecin au Service genevois Santé et Jeunesse et vice-présidente de la Société suisse de pédiatrie.

Or, il suffit d’un peu d’observation pour constater l’avancement de l’entrée en puberté. Pourquoi? Jean-Daniel Vincent, auteur en 2010 de l’ouvrage Le sexe expliqué à ma fille (Ed. du Seuil) pointe du doigt «l’amélioration de l’hygiène sanitaire et alimentaire». Car si dans nos pays occidentaux on mange mieux et à satiété, on atteint plus tôt qu’avant l’arrêt de la croissance.

Les excès graisseux comme explication

Autre cause probable, l’environnement: certains produits chimiques seraient ainsi capables de modifier le système régulant les hormones. Mais la principale raison est donc à chercher du côté des bourrelets et du développement de l’obésité. Quel rapport? «On a découvert un lien avec la leptine des tissus adipeux et la kisspeptine, provoquant la sécrétion des hormones sexuelles», explique l’auteur, professeur de physiologie. Pour le dire autrement: le tissu adipeux synthétise les œstrogènes déclencheurs de puberté. C’est la piste la plus sérieuse, même si rien n’exclut une origine multifactorielle, notamment génétique.

«Comprendre l’origine de cette précocité»

D’après les recherches menées au service d’endocrinologie de Montpellier, l’âge moyen du développement de la poitrine s’arrête désormais à 9 ans et 3 mois. Là-bas comme dans notre pays, on parle dès lors de puberté précoce lorsque les premiers signes visibles – en général la poussée des glandes mammaires ou la pilosité – sont visibles avant 8 ans chez les filles ou 9 ans chez les garçons, concernés par l’augmentation du volume testiculaire. La maman de Zoé a- t-elle raison de s’en inquiéter? Plutôt oui, selon les thérapeutes. «D’abord parce qu’il convient de comprendre l’origine de cette précocité, rappelle Nicole Pellaud. Un examen de l’enfant permettra de remonter son histoire, de contrôler si des troubles hormonaux ou une tumeur n’en sont pas la cause.» Et la pédiatre de se souvenir de cette petite fille dont le corps médical peinait à comprendre l’état, avant de s’apercevoir qu’elle utilisait en cachette depuis des mois une crème maternelle qui perturbait son régime endocrinien.

L’autre motif d’alerte constitue un rappel physiologique: le moment de la puberté correspond au pic de croissance. C’est pendant ces quelques années que l’on grandit le plus, puisque ensuite les centimètres se font rares. «Du coup, il faut vérifier que la petite fille aura le temps de grandir convenablement.»

En cas de doute, il existe des traitements pour freiner la puberté, sous forme de spray ou d’injections. Pas forcément très agréable, mais l’enjeu en vaut la chandelle, non?

Auteur: Pierre Léderrey