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12 octobre 2014

Trois petits tours à Saint-Triphon

Entre Moyen Age et botanique, le sentier du chevalier Triphon, au cœur du Chablais (VD), est une invitation à remonter le temps. Et l’occasion de (re)découvrir un village à l’âme de pierre.

la tour carrée de saint-triphon
La tour carrée de Saint-Triphon.

Ça commence comme une petite balade de rien du tout. Un tour dans le village de Saint-Triphon, hameau de quatre cents habitants perché sur trois collines, on se dit que le mollet le plus paresseux y trouvera son compte. Certes, mais la promenade dite du chevalier Triphon a quand même son lot de surprises. Et, finalement, plus d’un trésor se découvrira en marchant…

La première partie, entre la gare et le village, est la plus ingrate. On longe la route goudronnée, coincée entre la voie de chemin de fer et la carrière de marbre noir des Andonces, grand cirque calcaire où se tiennent désormais les spectacles de la troupe Karl’s Kühne Gassenschau.

Le charme opère aussitôt

Et puis, les vergers arrivent, la forêt, les premiers vallonnements qui mènent aux habitations. Et le charme opère aussitôt. Le site est ancien, chargé d’histoire – on a retrouvé des vestiges du Néolithique – et le village, enclavé par 123 hectares de syrah, pinot noir et gris, qui moutonnent au soleil, semble incroyablement paisible, hors du temps.

Le village de Saint-Triphon et ses maisons vigneronnes.
Le village de Saint-Triphon et ses maisons vigneronnes.

Maisons vigneronnes, vieilles écuries aux lourdes portes arquées sous les blasons, fontaines qui glougloutent sans souci d’horloge. «C’est un village construit sur le caillou, au cœur des collines de Lessus, Charpigny et Larines.

Au XIXe siècle, il y avait encore plus de deux cents tailleurs de pierre par ici», explique Alain Mottier, président de l’association des intérêts de Saint-Triphon et natif des lieux. Et à bien y regarder, on en voit encore les traces: montants de portique au faîte arrondi, murs de brisures et de déchets de taille. Un savoir-faire qui s’est exporté puisque le jubé de la cathédrale de Lausanne et l’autel de l’abbatiale de Romainmôtier, entre autres, ont aussi été construits avec le marbre noir de Saint-Triphon.

On attaque ensuite la montée en direction de la tour. On prend de la hauteur, on laisse derrière soi les balcons ouvragés, les tonnelles fleuries, la dernière maison, celle du bûcheron, tassée dans l’herbe et tout droit sortie d’un conte.

Et, dix minutes plus tard, on débarque soudain au pied de la tour carrée du Xe siècle, avec son enceinte hexagonale. Dix-huit mètres de haut, et une seule porte, mais inaccessible puisque située à dix mètres du sol. «Cette tour de vigie servait sans doute de liaison avec les autres châteaux de la Bâtiaz à Martigny, de Saxon et de Saillon. Elle permettait de communiquer par des signaux de feu», précise Alain Mottier, qui en avait fait son terrain de jeu dans l’enfance.

On réalise alors que Saint-Triphon était un fief médiéval, qui n’a cessé de changer de main, appartenant tour à tour aux comtes de Savoie, aux seigneurs de Saillon, à une famille de banquiers lombards, avant de tomber sous la coupe des Bernois à l’issue des guerres de Bourgogne.

Le village de Saint-Triphon, Vaud, Suisse, Chablais.
Le village de Saint-Triphon.

On laisse derrière soi la tour désormais cerclée de vieux chênes, les escaliers d’autrefois qui ne mènent plus que dans la mousse du temps et les murets affaissés qui gondolent sous le lierre. Et on poursuit la remontée des siècles en direction de la chapelle. Le chemin s’insinue sous les frondaisons, traverse une charmante zone de pique-nique sur un replat. Çà et là, des fenêtres s’ouvrent dans la verdure et on aperçoit le village en contrebas, la falaise de grimpe dans l’antique carrière à pierres tombales, le clocher rose de l’ancienne école et, en toile de fond, les Dents-de-Morcles et le Grand-Muveran.

La chapelle Saint-Blaise, Saint-Triphon, Chablais, Vaud, Suisse.
La chapelle Saint-Blaise.

Il ne faut pas plus de dix minutes pour atteindre la petite chapelle Saint-Blaise, au point culminant de la colline. Datée du XIIe siècle, restaurée en 1901, il ne reste que quelques murs et le chœur, la nef n’est plus qu’un tapis de verdure à ciel ouvert. Ce qui lui donne un charme certain, puisqu’on y célèbre encore parfois des baptêmes et des mariages.

De la chapelle, on peut soit revenir sur ses pas, soit attaquer une descente par la forêt, un chemin non balisé, donc non sécurisé. Ce sera l’option du jour. L’étroit sentier s’enfonce sous les vieux arbres, fusains et autres chênes centenaires. Le sous-bois est gaufré de pervenches tardives, de fougères et de cyclamens rose pâle. «Mon père apportait toujours les premières fleurs à ma mère», se souvient Alain Mottier en se penchant sur les délicates corolles.

L’œuvre d’une vie de William Aviolat

William Aviolat, créateur du jardin botanique de Saint-Triphon, Chablais, Vaud, Suisse.
William Aviolat, créateur du jardin botanique de Saint-Triphon.

En faisant attention aux racines et aux passages un peu escarpés, on rejoint en moins d’un quart d’heure le bas de la colline, et on revient vers le village par la rue de l’Ancien-Collège. On pourrait s’arrêter là. Mais ce serait manquer le clou de la balade: le jardin botanique de Saint-Triphon! Œuvre d’une vie, profession de foi d’un seul homme. William Aviolat, 82 ans, est justement là, derrière sa tondeuse, en train d’arpenter vigoureusement les 15 000 m2 de son terrain. Et vu qu’il tond deux fois par semaine, il parcourt pas moins de 140 km par mois!

Un jardin, à l’entrée libre et gratuite, qui se visite les yeux écarquillés et à toute heure. Ici, pas de chemin dallé, pas de sentier bétonné, mais juste une pelouse fine, qui s’étire comme une moquette vallonnée. Et qui sert d’écrin à des étangs et à d’incroyables massifs fleuris. Tricyrtis de Formose ou lis des crapauds, rudbeckia, monnaie du pape, dahlias du Mexique, mais aussi coin des médicinales, mauve, soja, consoude… Sans oublier les arbres, du chêne au châtaignier, en passant par un incroyable magnolia obovata japonica qui ne fleurit qu’après vingt ans.

En tout, quelque 6000 essences soigneusement étiquetées qui attirent près de 8000 visiteurs par année. Il pousse sur ces terres abritées – «elles échappent à l’influence des vallées froides latérales et jouissent d’un micro-climat proche de celui du Tessin» – des eucalyptus, des palmiers, des hibiscus et des citrons sauvages… Tout semble s’épanouir ici, comme sur le mont Olympe. «C’est mon havre de paix. On dit qu’un jardin meurt avec son propriétaire. Le jardin, c’est l’âme du jardinier», sourit William Aviolat en regardant la bordure de hauts frênes et de cyprès. «Ce sont tous mes enfants, ces arbres. J’aime voir pousser les choses.» Quarante ans de travail titanesque pour un coin de paradis gagné avant l’heure. De quoi rasséréner tous les voyageurs.

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens