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2 mai 2016

Trop facile de passer sa matu en Suisse?

Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann demande davantage de sévérité: il ne veut plus que les mauvais résultats en maths ou en français puissent être compensés par la gym ou la musique. En face, les cantons prennent leur temps.

Des voix s’élèvent pour durcir les critères d’obtention de la maturité gymnasiale. (Photo: plainpicture)

Nul en maths? Pas grave, les notes de gym remonteront tout ça! Le truc soulage plus d’un candidat à la maturité, mais à Berne, il ne fait pas rire Johann Schneider- Ammann. Le conseiller fédéral en charge de la Formation a prévenu les cantons la semaine dernière: il ne doit plus être possible d’obtenir la maturité avec des notes insuffisantes en mathématiques et en langue première, soit le français de ce côté-ci de la Sarine.

Le problème n’est pas nouveau: depuis plusieurs années, des voix s’élèvent pour durcir les critères d’obtention du sésame pour des études académiques au motif qu’avec le système actuel de compensation des notes, plus d’un gymnasien n’aurait en réalité pas les bases suffisantes pour suivre le cursus exigeant des hautes écoles, tel celui des écoles polytechniques fédérales (EPF).

Des disparités réelles existent entre les régions. A Genève, par exemple, près de 30% d’élèves obtiennent une maturité gymnasiale contre 12,4% à Saint-Gall. La Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) planche d’ailleurs sur sa copie depuis plusieurs années. Mais les réticences sont tenaces et sont aussi le reflet de deux cultures. Celle des cantons alémaniques et ruraux, enclins à durcir l’accès à l’université tout en valorisant davantage la voie professionnelle, et celle des cantons latins, où l’on préfère ne pas opposer ces deux voies.Reste qu’avec ses 20% de bacheliers, la Suisse reste largement en tête des pays les plus sélectifs.

«La Suisse romande privilégie beaucoup trop la formation académique»

Fathi Derder conseiller national (PLR/VD), membre de la commission de la science, de l’éducation et de la culture.

Obtenir sa maturité fédérale est-il vraiment trop facile en Suisse?

Personne n’a dit que c’était trop facile, mais pour de nombreux acteurs dont je fais partie, il faut renforcer les critères dans les domaines des mathématiques et de la langue première. Car maîtriser ces deux branches est une exigence non négociable et essentielle pour aborder des études supérieures, qui demandent désormais des compétences accrues.

Les diplômés d’aujourd’hui n’ont-ils réellement pas le niveau dans le domaine des mathématiques lorsqu’ils entament un cursus académique?

Le constat est partout le même: la formation des nouveaux étudiants est insuffisante et il est de plus en plus question d’établir des examens d’entrée dans les EPF. On le voit dans les domaines de formation qui touchent à la numérisation de la société, comme le big data. Régulièrement, des étudiants étrangers arrivent avec un meilleur niveau.

Le problème n’est-il pas davantage culturel avec, d’un côté les cantons alémaniques qui militent pour une formation professionnelle davantage valorisée et, de l’autre, les cantons latins qui ne veulent pas jouer l’une contre l’autre?

Il y a des différences, c’est certain, mais le clivage est plutôt de nature ville-campagne. Même s’il faut bien admettre que la Suisse romande privilégie beaucoup trop la voie académique et sous-estime la formation professionnelle duale. L’idée n’est toutefois pas de jouer l’une contre l’autre, mais de renforcer toutes les filières d’apprentissage afin d’éviter de former trop d’universitaires qui finiront par s’inscrire au chômage.

Vous prônez un discours élitiste. Pourquoi vouloir sélectionner à tout-va?

Une exigence nationale en matière de formation ne doit pas être perçue comme élitiste. Il n’y a d’ailleurs pas d’élite en Suisse au sens où elle existe en France. C’est la grande force de notre pays que d’offrir des passerelles permanentes ainsi qu’un véritable système d’ascenseur social qui fonctionne. Mais si nous commençons à tolérer que la formation puisse ne pas être la meilleure, alors nous mettons en danger les générations futures.

A force de restreindre l’accès au cursus académique, le risque n’est-il pas de voir affluer des étudiants et des diplômés étrangers?

Mais ce n’est pas un risque, au contraire, c’est une opportunité! Il faut se rendre à l’évidence: nous n’avons de toute manière pas la capacité d’assurer la main-d’œuvre qualifiée dans notre pays. Attirer des étudiants et des diplômés étrangers est une nécessité.

20% de bacheliers aujourd’hui contre 12% en 1985, c’est trop?

Non, et je ne crois pas que la question se pose en termes de quotas, mais en tenant compte des besoins de l’économie. Nous manquons par exemple d’ingénieurs et cela ne me dérangerait pas qu’ils soient plus nombreux. C’est pour cela que j’estime que nous sommes en droit de nous interroger sur la compatibilité de la formation avec les besoins du marché de l’emploi.

Le discours du «c’était mieux avant» n’est pas nouveau. Au fond, c’est un peu le sort de toute génération vieillissante que de tirer sur la jeunesse...

Je ne crois pas. Nous vivons aujourd’hui dans une société où la connaissance et le savoir ont atteint un niveau tel qu’il n’est plus possible de s’en sortir avec des connaissances généralistes. Notre objectif est d’amener les jeunes sur le marché de l’emploi et pour cela, il faut privilégier l’excellence. Qu’il s’agisse de la voie gymnasiale ou de l’apprentissage.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey