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21 avril 2013

Ueli Steck au pied de l'Everest

EPISODE 4: Le Suisse est en passe d’entrer par la grande porte dans le cercle restreint des plus fameux alpinistes de haute altitude.

Ueli Steck
Ueli Steck s'acclimate peu à peu à l'altitude. (Photo: Jonathan Griffith)

Contraste. Voici à peine quelques semaines, Ueli Steck, l’alpiniste de l’extrême, se battait à 3600 mètres d’altitude dans la région de la Mönchsjochhütte, en Suisse, contre des températures de moins 30 degrés, des vents polaires et la neige.

Il y a quelques jours, il se trouvait à nouveau à 3600 mètres d’altitude, mais vêtu d’un short et d’un t-shirt. Entre deux, un vol Zurich–Katmandou, puis un autre, de la capitale du Népal à Lukla.

A Namche Bazar, il a retrouvé un complice, Simone Moro (45 ans), Italien du Nord, lui aussi adepte de l’extrême, et qui avait fait les manchettes de la presse mondiale en 2001 lorsque, durant la traversée entre l’Everest et le Lhotse, il était tombé sur un alpiniste britannique en détresse. Moro avait alors renoncé à poursuivre son équipée pour se porter à son secours. En récompense pour son altruisme et son héroïsme, Simone Moro avait reçu le trophée international «Pierre de Coubertin World Fair Play».

Vidéo: Ueli Steck et Simone Moro (vidéo en anglais)

Le Bergamasque fait équipe avec Ueli Steck. Les deux compères ont désormais atteint le camp de base de l’Everest, sur le versant népalais de la montagne, à 5364 mètres. Le Bernois dit du guide italien: « Il a la même sensibilité que moi et a déjà fait quatre fois l’Everest » avant d’ajouter: «Pour raconter l’histoire, il faut un troisième homme. Jonathan Griffith accompagne notre équipe dans le rôle de caméraman.»

Le Britannique n’a que 30 ans, mais compte parmi les meilleurs photographes de la scène alpine ou, comme le dit encore Ueli Steck:

Jonathan est un photographe très doué et un excellent alpiniste. Il vit à Chamonix et a fait des voies difficiles dans le massif du Mont Blanc et ailleurs.

Le but de la 16e expédition de Steck est clair: comme l’an dernier, il veut atteindre le point culminant de la planète, les 8848 mètres de l’Everest. Alors que la voie normale est chaque année un peu plus noyée sous les cordes fixes des expéditions commerciales, «Simone et moi, nous cherchons à relever nos propres défis sur cette montagne», déclare le Suisse. L’itinéraire exact sera défini au cours des quelque six semaines de la phase d’acclimatation, et la décision finale dépendra des conditions météorologiques qui régneront sur et autour de la montagne.

En Suisse, Ueli Steck, menuisier de profession, et qui ne possède pas le brevet de guide de montagne, s’est surtout fait un nom comme «speed climber». Et depuis quelques années, la vitesse fait également des émules dans l’Himalaya. C’est ainsi qu’en 2011, lui-même a gravi en solo les 8027 mètres du Shisha Pangma en seulement 10 heures 30. L’an dernier, il a déjà gravi l’Everest sans oxygène.

A son sujet, le président du Club Alpin Suisse Frank-Urs Müller déclare: «Ueli Steck est un extraterrestre. Il a vaincu la face Nord de l’Eiger à 18 ans déjà.»

En 2008, il a escaladé cette même face en deux heures et 47 minutes, sans utiliser un seul des pitons fixés dans la paroi et sans corde.

Cet exploit avait définitivement élevé l’alpiniste dans la catégorie des grimpeurs solo les plus célèbres du monde. Sauf que, lui, les mythes et les superlatifs le laissent complètement froid. Il n’aime pas non plus être qualifié d’alpiniste «de l’extrême».

A ses yeux, le grand défi de la vie, c’est d’être heureux et d’utiliser le temps dont on dispose sur cette Terre pour ce qui est important. Sa philosophie, Ueli Steck la résume ainsi: bouger, donner le meilleur de soi et avancer. Dans quelle mesure y est-il parvenu, la comparaison avec d’autres alpinistes qui ont écrit l’histoire livre quelques pistes.

Ces hommes qui ont écrit l'histoire de l'alpinisme

Photo AP
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Edmund Hillary: première ascension de l’Everest
L’alpiniste néo-zélandais Sir Edmund Percival Hillary (1919-2008) est devenu célèbre pour avoir accompli, le 29 mai 1953, en compagnie de son Sherpa Tenzing Norgay (à d.), la première ascension prouvée de l’Everest, dans le cadre d’une expédition britannique. Avant sa mort, il s’est montré très critique envers l’exploitation commerciale du toit du monde.

Photo Keystone
Deuxième depuis la gauche: Ernst Schmied. Et Jürg Marmet: deuxième depuis la droite.Photo Keystone

Jürg Marmet: premier Suisse sur l’Everest
Avec Ernst Schmied (1924-2002), Jürg Marmet (1927-2013) a réussi la deuxième ascension de l’Everest le 23 mai 1956. Les deux hommes ont été les premiers Suisses à fouler le toit du monde. Marmet, guide de montagne d’Allschwil, a étudié la chimie à l’EPFZ et couronné ses études d’un doctorat en toxicologie humaine. Il a travaillé pour la Rega de 1952 à 1958.

Photo Keystone
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Dölf Reist: alpiniste et photographe
Le Bernois (1921-2000) est surtout connu des plus jeunes générations comme photographe grâce à ses impressionnants portraits (ses archives comptent 70 000 photos). Avec Hansruedi von Gunten, il a réussi la troisième ascension de l’Everest, le 24 mai 1956. Il était membre de l’expédition suisse à l’Everest et au Lhotse.

Photo Keystone
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Max Eiselin: pionnier du Dhaulagiri
Max Eiselin (81 ans), fondateur du premier magasin de sports de montagne de Suisse, a réussi la première ascension du Dhaulagiri le 13 mai 1960. Ce sommet qui culmine à 8167 mètres est le septième plus haut huit-mille du monde et le treizième à avoir été vaincu.

Photo Keystone / Laif
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Reinhold Messner: premier vainqueur des 14 huit-mille
Le Sud-Tyrolien Reinhold Andreas Messner (68 ans) est l’un des plus grands et des plus célèbres alpinistes du monde. En compagnie de Peter Habeler, il a été le premier homme, en 1978, à avoir atteint le sommet de l’Everest sans masque à oxygène. Il est également le premier homme à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres que compte la Terre, entre 1970 et 1986, et cela, sans apport d’oxygène.

Photo DR
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Marcel Rüedi: boucher et alpiniste à la constitution phénoménale
En 1984, le maître boucher de Winterthour Marcel Rüedi (1938-1986) avait gravi cinq huit-mille en neuf mois. Deux ans plus tard, il fut le premier Suisse avec Peter Habeler à fouler le sommet du Cho Oyu. Il meurt d’épuisement le 25 septembre 1986 en descendant du Makalu, son dixième huit-mille.

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Doug Scott : alpiniste britannique de l’extrême
Le Britannique Douglas Keith Scott (71 ans) est considéré comme l’un des plus grands alpinistes de haute altitude de tous les temps. Dans les années 70 et 80, il a participé à 45 expéditions vers les plus hautes montagnes d’Asie, ce qui lui permit de gravir 40 sommets. Toutes ces ascensions étaient soit des premières de sommets inviolés, soit de nouveaux itinéraires, soit des premières en technique alpine.

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Jean Troillet : l’Everest en snowboardLe Canado-Suisse Jean Troillet (65 ans) a gravi dix des 14 huit-mille (dont le K2), presque tous en style alpin et sans apport d’oxygène. En 1986, il escalade avec Erhard Loretan le Couloir Hornbein à l’Everest. Onze ans plus tard, il a été le premier homme à descendre le versant nord de l’Everest en snowboard.

Photo Keystone
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Erhard Loretan : deuxième homme à avoir gravi les 14 huit-mille sans apport d’oxygèneL’ébéniste et guide de montagne fribourgeois Erhard Loretan (1959-2011) a été en 1995 le troisième homme à gravir les 14 huit-mille, mais le deuxième à l’avoir fait sans apport d’oxygène. Ueli Steck dit de lui:

Il a inventé le speed climbing dans l’Himalaya.

Erhard Loretan s’est tué au Grünhorn le 28 avril 2011, jour de ses 52 ans.

Photo Keystone
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Norbert Joos : 13 huit-milleAvant même ses 20 ans, le Grison Norbert «Noppa» Joos (52 ans) avait escaladé les trois grandes faces nord des Alpes (Eiger, Cervin et Grandes-Jorasses). Des 14 huit-mille, il ne manque que l’Everest à son palmarès. Il a gravi les autres entre 1982 et 2006, toujours sans apport d’oxygène. Quant à l’Everest, il y a échoué en mai 2008, et a renoncé à de nouvelles tentatives.

Auteur: Reto Wild