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14 octobre 2013

Un chien bien élevé

Reportage dans une école pour chiens en accord avec les principes du spécialiste Stanley Coren, qui sort actuellement un passionnant ouvrage, «Secrets de chiens».

Dagmar Longchamp entourée de chiens attentifs sur le terrain d'entraînement
Avec Dagmar Longchamp, l’éducation des chiens se fait dans le respect des besoins de l’animal tout autant que ceux du maître.

Avany, superbe berger australien femelle de 5 ans, provoque un joyeux tohu-bohu à son arrivée. Ca court, ça joue, ça s’attrape. Parfois avec un peu trop d’énergie. Mais attention, Dagmar Longchamp a l’œil. La hardie quadra a vite fait de recadrer les retrouvailles. «Tous ces chiens se connaissent et se retrouvent régulièrement au terrain.»

Françoise Jenny (au premier plan) et son berger australien «Katonah», qui se prête de bonne humeur au jeu avec le huski «Baaluh», appartenant à Valérie Sauterel (en sweater rouge).
Françoise Jenny (au premier plan) et son berger australien «Katonah», qui se prête de bonne humeur au jeu avec le husky «Baaluh», appartenant à Valérie Sauterel (en sweater rouge).

En l’occurrence un grand rectangle de pelouse prêté par un agriculteur à la sortie de Rossens (FR). Depuis un peu plus de cinq ans, cette éducatrice canine diplômée y a ouvert l’école «Aux canins malins». Et y dispense cours et conseils aux «propriétaires acceptant de rentrer dans ma démarche qui consiste à mettre la communication au centre de la relation avec l’animal», sourit-elle

Pas de dressage, pas d’heures passées par le chien à répéter les mêmes gestes et à répondre aux mêmes ordres.

Un chien doit avant tout apprendre à gérer son environnement. Il faut lui laisser le temps pour cela. Deux ans, c’est bien, mais souvent les gens sont trop pressés.

D’autant que Dagmar Longchamp rejoint les conclusions de Stanley Coren (lien en anglais) sur ces tranches d’âge où le compagnon à poils «régresse», un peu à l’image des enfants. «La troisième et plus grosse phase de régression se déroule vers un an et demi et deux ans. Elle peut durer plusieurs mois, et il faut alors se montrer patient et lui consacrer beaucoup de temps, un peu à l’image de ce qui se passe pendant les premiers mois.»

Valérie Sauterel au travers d'une palissade, lors d’un exercice d’obédience avec les chiens.
Valérie Sauterel lors d’un exercice d’obédience avec les chiens.

Entrer en relation en considérant le chien comme un «individu à part entière devant trouver sa place dans le ménage qui constitue pour lui sa nouvelle meute»: même si elle est reconnue par le canton de Fribourg, la philosophie de Dagmar Longchamp ne correspond pas à celle de tout le monde. Et c’est bien ce qui motive Valérie à venir avec Avany depuis son plus jeune âge. «Cette race a besoin de se dépenser physiquement, mais aussi intellectuellement. Elle aime être sollicitée, même pour manger: par exemple, je cache ses croquettes, ce qui l’oblige à chercher un peu.»

Le maître doit aussi faire évoluer son propre comportement

Sandra Chenaux, sa fille Abygaëlle et leur bouvier bernois «Zhuhaï», assis en équilibre sur une poutre de bois à 20cm du sol.
Sandra Chenaux, sa fille Abygaëlle et leur bouvier bernois «Zhuhaï»

Ici, en effet, on considère qu’un chien doit être incité à progresser pour ne pas dysfonctionner. Question de compréhension, d’observation aussi. «Un chien comprend très vite tout ce que son maître exprime de manière non verbale. A l’inverse, ce dernier doit apprendre ce que l’attitude de son chien dégage. Et il n’est nullement question d’en devenir l’esclave, juste de chercher une harmonie qui est aussi nécessaire à l’animal.»

Ignorer les comportements inadéquats et récompenser ceux désirés reste bien plus efficace que «crier au chien de se taire quand il aboie». De même, Dagmar Longchamp regrette de croiser en ville des chiens tenus très court en laisse.

Même en milieu urbain, on peut donner au chien un peu plus d’espace que de marcher au pied, mais cela s’apprend.

Le chien, mode d’emploi

Après son célèbre «Comment parler chien» , le spécialiste en psycho­logie canine Stanley Coren dresse un captivant tableau du chien.

Sa perception du monde

Vision: à l’instar de certaines formes légères de daltonisme, le chien voit certaines couleurs, mais pas toutes. «Au lieu de percevoir les couleurs de l’arc-en-ciel comme nous, il le voit en bleu foncé, bleu clair, gris, jaune clair, jaune presque marron et gris très foncé», indique Stanley Coren. Quant à l’acuité visuelle, l’auteur confirme que celle du chien n’égale pas la nôtre et qu’il ne voit pas autant de détails.

Odorat: son sens le plus développé est bien sûr l’odorat, «la partie de son cerveau dédiée à l’analyse des odeurs étant en proportion quatre fois plus grande que chez les humains». L’élevage sélectif a transformé des races comme le basset ou le beagle en de véritables limiers, capables non seulement de distinguer les odeurs mais aussi de les pister. De manière générale, plus le museau est long et large, plus ses cellules
olfactives seront nombreuses.

Ses pensées et émotions

Il est avéré que les chiens ont la même structure cérébrale que nous et libèrent les mêmes hormones lorsqu’ils éprouvent une émotion. L’auteur en conclut que «l’esprit du chien est à peu près équivalent à celui d’un humain de deux ans et demi, qui ressent des émotions, mais pas toutes». Dès quatre à six mois selon les races, âge de la maturité émotionnelle, notre compagnon à poils ressentira les émotions de base telles que la peur, la joie, la colère, l’amour. «Mais pas celles plus complexes comme la fierté la culpabilité ou la honte.»

Pourquoi certains sont-ils plus peureux que d’autres? «Certains chiens naissent avec des prédispositions à la peur, mais la plupart du temps celle-ci est provoquée par des expériences vécues. Ou, au contraire, un stress soudain auquel ils n’ont encore jamais été confrontés durant leur développement.

Le facteur déterminant pour le futur état d’esprit de votre chien est donc la socialisation.

Avec l’idée qu’il est beaucoup plus difficile (et aussi incertain) de rééduquer un chien craintif que de bien le socialiser dés le départ.

Les signaux d’alerte: «Vous devez comprendre avant tout que le but premier de l’agression dans un contexte social n’est pas de blesser, mais plutôt de faire changer le comportement de l’autre créature. C’est pour cette raison que les chiens émettent des signaux très clairs montrant leur intention d’attaquer avant d’agir, la menace devant normalement suffire.» Chacun apprendra à les reconnaître chez son animal, mais on peut citer: les poils hérissés, un regard fixe, des grognements, montrer les dents, arquer son corps, etc.

Certaines races sont-elles plus agressives? En Suisse, les cantons ont longuement débattu de ce point (avec des résultats parfois différents selon les experts mandatés). L’auteur se réfère à des statistiques américaines, dont certaines conclusions sont comparables aux nôtres: un labrador ou un teckel aura bien moins de risques de provoquer un accident tragique qu’un pitbull ou un rottweiler. Mais, nous rappelle Stanley Coren,

l’agressivité d’un chien dépend surtout de celle de son propriétaire,

de la façon dont il est éduqué et socialisé, de son dressage et de son intégration dans la société humaine». Ensuite, adapter le choix de la race à chaque situation: si les chiens de toutes races ont certaines attitudes en commun, la succession de sélections dans les élevages a apporté des nuances. La décision se prendra en fonction de la recherche ciblée d’un animal très joueur et avide d’exercice ou au contraire d’un compagnon plus calme, au caractère plus effacé.

Sa manière de communiquer

Un aboiement s’interprète! Des sons graves et soutenus, comme un long grognement, indiquent généralement la peur et la menace. Au contraire, des sons aigus sont à prendre comme une invitation à venir sans crainte.

D’ailleurs, pourquoi aboyer? Le plus souvent, pour alerter ou regrouper la meute. Signifier au chien de se taire en hurlant vous-même est contre-productif, le chien interprétant cela comme un aboiement en retour. Si vous, supposé chef de meute, aboyez aussi, vous lui confirmez qu’il faut sonner l’alarme. Quelle serait alors la bonne attitude? Accuser réception du message en vérifiant la cause de l’agitement du chien, et si tout va bien. le rassurer.

L’apprentissage

Un animal intelligent? En 1970, le psychologue Harry J. Jerison a développé la mesure du quotient encéphalique, soit l’importance du cerveau par rapport à la masse corporelle. Si l’homme est en tête des espèces, le chien se place juste derrière le singe rhésus et l’éléphant, mais devant le chat, le cheval et le rat. Pas si mal! Les animaux chassant pour survivre, comme les canidés, sont plus intelligents que les végétariens, tout comme les animaux sociaux le sont par rapport aux espèces solitaires.

Quel style de dressage? S’appuyant sur le chercheur Ivan Petrovich Pavlov, Stanley Coren estime – et Dagmar Longchamp avec lui – que le «renforcement positif» consistant à féliciter des bonnes actions et à ignorer les mauvaises soude davantage le chien à son maître et se montre plus efficace qu’un apprentissage basé sur la punition.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Jeremy Bierer