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21 mai 2012

Un coup de fusil

Jean Ammann zappe d'une chaîne à l'autre et médite sur les documentaires animaliers.

Jean Ammann
Jean Ammann,
chroniqueur 
et journaliste, 
«La Liberté».

Je m’affaisse dans le canapé et je viens me fondre dans l’encéphalogramme plat du dimanche après-midi, où des millions de cortex végétatifs regardent tourner en rond un Grand Prix de Formule 1 qui voit le premier parti arriver le premier. Tout ça pour ça, 66 tours à, à, à la queue leu leu! Enfin, patience, tout ce cirque s’arrêtera avec la fin du pétrole. Là n’est pas mon propos.

Il se trouve que par le miracle d’internet, je dispose depuis quelques mois d’une box, d’une boîte qui, posée à côté de la télévision, m’offre des centaines de chaînes venues des quatre coins du monde et même de pays où l’on parle à l’envers et en alphabet cunéiforme. Grâce à cette merveille technique, je peux m’adonner à l’un de mes plaisirs de téléspectateur, les émissions animalières.

Ainsi, en ce dimanche, un canal réservé à la montagne me permet d’approcher le chamois: je le surprends dans ses luttes de pouvoir, lorsque le mâle dominant mais vieillissant oublie son arthrose pour courser le rival jusque dans les éboulis, jouant à saute-mouton par-dessus les névés. Je regarde, admiratif, la virtuosité de ces chamois, capables de courir à la verticale. Je m’extasie sur les processus évolutifs qui ont conduit un cousin de la chèvre à pareillement maîtriser son milieu.

Ailleurs, sur une chaîne allemande, je tombe sur deux guépards, qui lézardent au soleil de la savane. Je me dis que ces deux chats, paresseux comme tous les chats, ont dans leurs muscles 100 km/h d’impétuosité.

Puis, au milieu de cette déambulation téléphage, je me heurte à une émission de «Chasse et pêche», reprise aux heures indigentes par je ne sais trop quelle chaîne confidentielle. Et là, je vois un gars, botté et bedonnant, tirer sur un lièvre, le faucher entre deux bonds. Un peu de grenaille dans les entrailles. Puis faute de lièvre, car le lièvre – dit le commentaire murmuré comme on murmure un péché – est malin, il peut revenir sur ses traces et même se terrer à proximité des chiens, je vois le chasseur tirer des pigeons et des faisans. Il faut bien que l’homme assouvisse des instincts qui datent d’avant la civilisation.

Grâce aux documentaires animaliers, j’ai appris depuis longtemps qu’avec l’homme, tous les miracles de la nature finissent sur un coup de fusil.

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jean Ammann