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24 novembre 2014

Un GPS à la place des cloches? Meuh alors!

Une étude de l’EPFZ soutenant que les sonnailles au cou des vaches nuisent à leur santé a déclenché l’ire populaire et la colère des paysans. Le Conseil fédéral s’en lave les sabots.

Des vaches dans un encols portant de grosses cloches
En voulant introduire le GPS au cou des vaches, les scientifiques se sont fait sonner les cloches. (Photo: Keystone)

Trop lourdes, trop bruyantes. C’est la conclusion d’une étude de doctorat menée à l’EPFZ et dénonçant la pratique ancestrale d’accrocher des cloches au cou des vaches. Assortie de la proposition de remplacer par des GPS ces sonnailles dont le bruit et le poids pourraient nuire à la santé des animaux.

Le brûlot a déchaîné l’ire des commentateurs de tout poil dans les journaux de boulevard, avant de déclencher une réaction politique, via une question au Conseil fédéral posée par le conseiller national et directeur de l’Union suisse des paysans, Jacques Bourgeois, et vingt-huit collègues. Leur interpellation remettant en question la nécessité de financer de semblables recherches («nous ne pouvons accepter que des deniers publics soient ainsi dilapidés») a aussi eu le mérite d’attirer l’attention plutôt amusée des médias étrangers.

Selon Jacques Bourgeois, les chercheurs se seraient fourvoyés en utilisant pour leurs expériences de cloches de 5,5 kilos qui ne servent qu’une fois l’an lors de manifestations folkloriques. «A se demander, persifle le directeur de l’USP, s’ils sont déjà montés sur un alpage en dehors de leur laboratoire.» Les défenseurs des cloches invoquent dans la foulée un patrimoine aussi sonnant que vénérable. Pour eux, les toupins au cou des vaches «font partie de notre culture, de nos traditions et contribuent à la beauté de nos alpages». Quant à l’idée du GPS, elle est jugée absurde, nombre de zones spécialement en montagne n’étant pas couvertes.

Des réactions, il y en a aussi eu du côté de Suisse Tourisme, où l’on estime que des alpages sans cloches «seraient la fin d’un mythe, d’une image de la Suisse». Mais également que la Suisse s’en remettrait: «Nos montagnes ont d’autres attraits, comme le silence.» Dans sa réponse, le Conseil fédéral invoque, lui, la liberté académique et souligne que ce genre de recherches a déjà permis aux animaux de rente suisses d’être parmi les mieux traités de la planète.

«La dimension symbolique de la cloche dépasse sa fonction d’origine»

Gabriel Bender, sociologue
Gabriel Bender, sociologue

Gabriel Bender, sociologue, répond aux questions de Migros Magazine.

Que vous inspire ce débat sur le remplacement des cloches de vache par des GPS?

Au départ, la fonction d’une cloche était de pouvoir retrouver le bétail égaré. A cette utilité première, une autre est venue s’ajouter. On a commencé à fabriquer des cloches qui étaient belles et qui sonnaient bien. Un peu comme les voitures, qui se sont beaucoup éloignées de leur fonction d’origine qui était de se rendre plus rapidement d’un point à un autre. Que les cloches soient donc devenues trop lourdes et trop bruyantes est bien possible. La solution logique, plutôt que des GPS, serait de fabriquer des cloches plus légères et moins bruyantes. Et qui sait: le bétail a peut-être une certaine fierté à faire sonner les cloches.

C’est une vache qui vous l’a dit?

Presque. Mon grand-père avait fait fabriquer la meilleure des cloches pour une de ses vaches, Griotte, qui était reine d’alpage. Quand elle marchait avec cette cloche-là, on avait l’impression qu’elle faisait exprès de balancer la tête avec vigueur pour la faire sonner le plus fort possible. Les jours où elle se retrouvait, en revanche, avec une cloche ordinaire, fêlée, autour du cou, elle marchait avec beaucoup de raideur, comme si elle ne voulait pas qu’on l’entende sonner. Pourquoi ne pas penser que, comme les humains, les vaches peuvent parfois décider de négliger un peu leur santé, pour des raisons esthétiques? Comme une femme portera des talons hauts tout en sachant qu’ils sont pourtant très mauvais pour le dos.

Comment expliquez-vous l’indignation avec laquelle a été accueillie cette proposition de remplacer les cloches par des GPS?

Il y a sans doute énormément de paysans, mais aussi d’autres citoyens sensibles à l’esthétique de la cloche, qu’on priverait d’une part de leur identité, soit le paysage sonore auquel ils sont habitués. Proposer un GPS à la place de la cloche, c’est ne pas avoir saisi la dimension symbolique de la cloche.

La santé des vaches doit-elle primer sur la défense des traditions?

Toutes les traditions ont été inventées un jour. Pourtant, ne serait-il pas plus urgent de réduire le poids des cartables des enfants de 12 ans qui se trimballent 10 à 15 kilos sur le dos, plutôt que les 5 kilos d’une cloche de vache?

Auteur: Laurent Nicolet