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11 août 2016

Un job d’été pour devenir grand

Travailler quelques semaines durant les vacances histoire de mettre un petit pécule de côté ne fait pas partie du passé. A l’ère de Facebook et d’Instagram, on est toujours vendeur de glaces, aide de bureau ou serveur. Plongée dans le monde des petits boulots qui forment la jeunesse.

Tabatha Palazzolo et des chats
Tabatha Palazzolo travaille l’été dans l’entreprise familiale et prend soin des chats d’une voisine.

Ce soir-là, Hugo propose derrière son stand une nouveauté qui déchire: pistache salée, le parfum de l’été qui devrait ravir les palais des badauds flânant sur les quais d’Ouchy. Hugo a le sourire facile, de l’entregent et c’est sans ciller qu’il vend depuis la fin de l’année scolaire des glaces à la pelle. Un petit job d’été que ce gymnasien de 18 ans a décroché dans le but de s’offrir la voiture de ses rêves. Une Fiat 500 Abarth qu’il espère pouvoir acheter l’année prochaine.

Comme lui, les étudiants sont toujours aussi nombreux à troquer leurs bouquins contre un petit boulot une fois venu le temps des grandes vacances. Certains par nécessité, d’autres parce que la pression familiale le requiert, d’autres encore parce qu’ils ont envie d’indépendance financière ou caressent l’espoir de s’offrir un voyage ou un objet de valeur.

Mais alors qu’on ne jure que par le numérique, qu’on parle réalité augmentée, internet et industrie 4.0, la nature des jobs d’été n’a guère évolué. On est toujours nettoyeur de collège, baby-sitter, employé de la voirie, vendeur ou serveur… «Le babysitting reste l’activité la plus demandée l’été et en fin d’année», confirme Zoé Berney, secrétaire générale de l’association Ado Job active en Suisse romande et qui propose via sa plateforme internet des petits boulots pour les jeunes entre 15 et 22 ans.

Peu d'évolution dans les types de métiers

En six ans, le top 10 des jobs les plus demandés n’a presque pas bougé, indique-t-elle. Vente, aide à domicile, job de bureau, les classiques sont une valeur sûre. Si ce n’est le secteur informatique qui perd des plumes et se retrouve en queue de classement. La raison? «Il y a justement eu une grande automatisation de certains petits jobs et les étudiants ne sont plus nécessaires à la saisie de données, par exemple. En revanche, la promotion est en plein boom cette année en raison de la forte demande liée à la promotion de produits, récoltes de signatures, demandes de dons pour des ONG, etc.»

Si les jobs sont restés les mêmes, la façon de les trouver a quant à elle changé: les plateformes internet telles adosjob.ch lancée en 2002 ou staff-finder.jobs ont damé le pion aux lettres de motivation et téléphones, réduisant pour l’employeur le temps passé à chercher la perle rare et économisant de la salive et de l’encre aux étudiants.

Sur les 90 000 chercheurs d’emploi, un tiers sont des étudiants et la moyenne d’âge tourne autour de 26 ans, note Gianni Valeri, directeur général de Staff Finder Suisse. Certains sont toutefois restés fidèles au bon vieux bouche à oreille. A l’instar de Paolo Gervasi, patron des glaces artisanales Veneta à Lausanne et Lutry et qui emploie un tiers d'étudiants durant la belle saison:

Nous sommes une grande famille et c’est la meilleure manière de recruter. Le frère d’un employé, le cousin, la sœur, les copains, c’est comme cela que le message passe.»

«Une bonne école»

Et puis un job d’été peut rapidement déboucher sur un contrat à l’année. «La plupart des jeunes reviennent et finissent par travailler les week-ends ou lorsqu’ils ont congé, relève Paolo Gervasi. C’est une très bonne école et cela les responsabilise.» Ces employés occasionnels ne sont pas cantonnés à la vente de glaces. «Ils doivent apprendre à gérer les stocks et à travailler en groupe. L’important, c’est qu’ils y trouvent du plaisir, poursuit-il, car c’est souvent leur première expérience du monde professionnel et j’estime qu’il est de notre responsabilité de ne pas les dégoûter.»

En trente ans de métier, il a vu passer des wagons d’étudiants et d’étudiantes. Si le job n’a pas changé, eux ont-ils changé? «Non, pas fondamentalement, si ce n’est que certains sont un peu moins débrouilles, observe-t-il. On voit qu’ils n’ont pas forcément l’habitude de participer aux tâches ménagères chez eux.» Qu’à cela ne tienne. Une fois la surprise passée («Ah, vous n’avez pas de femme de ménage?», s’est-il entendu dire récemment), ils mettent la main à la pâte comme les autres. Preuve qu’on ne change pas une équipe qui gagne.

«Travailler m’a appris la valeur de l’argent»

Hugo Ciocca, 18 ans, gymnasien, La Croix-sur-Lutry (VD)

Job: vendeur de glaces

Hugo Ciocca vend des glaces sur les quais d’Ouchy. L’argent récolté cet été lui permettra de s’offrir sa première voiture.

«Mes parents m’ont toujours dit que je devrais travailler pendant mes vacances. C’est un principe dans la famille: ils m’aident financièrement, mais si je veux quelque chose, je dois me débrouiller. Eux aussi ont eu différents jobs quand ils étaient étudiants. Mon père a par exemple travaillé dans un magasin de sport et a même été modèle pour H&M, tandis que ma mère était chez Manor. A 16 ans, j’ai donc effectué mon premier job d’été durant deux semaines à la voirie de Lutry (VD). Il fallait se lever à 6 h du matin pour commencer à 7 h et finir à midi. L’année suivante, j’ai travaillé dans l’étude de mon père et, cette année, j’ai décroché mon premier vrai job d’été. Vendre des glaces est un plaisir. On est au bord du lac, à Ouchy, et la clientèle est sympa. J’aime rencontrer de nouvelles personnes, et puis c’est pas compliqué de lâcher un sourire.

A la fin de l’été, je devrais avoir gagné environ 6000 francs que je mettrai directement sur mon compte épargne, car j’économise pour m’acheter ma première voiture, une Fiat 500 Abarth d’occasion que j’espère pouvoir m’offrir dans une année.

Travailler m’a aussi appris la valeur de l’argent, car quand on a trois zéros sur son compte, on voit les choses différemment que lorsqu’on reçoit son argent de poche et je n’ai pas envie de tout dépenser en faisant la fête. Quand je vois des copains dépenser des dizaines de francs en alcool et en cigarettes, j’avoue que je ne comprends pas. Dans mon entourage, je passe d’ailleurs un peu pour un extraterrestre, car très sincèrement je n’ai pas beaucoup de potes qui travaillent. Ils me disent: «Pourquoi tu travailles, c’est tes vacances!» Je leur réponds qu’un jour j’aurai ma Fiat. Et puis je ne suis pas à plaindre, car je viens d’un milieu privilégié. Nous avons une piscine, un bateau, et je peux donc profiter pleinement de l’été tout en travaillant.»

«C’est l’entrée dans le monde professionnel»

Vladimir Zoran, 21 ans, étudiant en lettres, Salvan (VS)

Job: débroussailleur des chemins pédestres pour la commune de Salvan

Le travail d’été de Vladimir Zoran lui permet de financer ses dépenses quotidiennes durant l’année académique.


«C’est la deuxième année consécutive que je fais ce job et j’ai vraiment l’impression d’avoir trouvé le bon filon. Débroussailler les abords des chemins pédestres de ma commune est un travail très physique et, après une année passée sur les bancs d’uni, j’apprécie de pouvoir mettre mon cerveau sur «off». Je travaille à 100% durant un mois et demi, de juillet à mi-août, pour un gain d’environ 5000 francs nets qui me permettront de subvenir à mes besoins durant l’année académique. A la rentrée de septembre, j’entamerai ma deuxième année à la Faculté des lettres de l’Université de Fribourg et dès le départ, mes parents ont été clairs: ils me paient mon appart’ et je me débrouille pour la nourriture et les dépenses du quotidien.

Gagner de l’argent l’été est une nécessité mais aussi un plaisir, car j’aime beaucoup mon travail. Je suis au grand air avec une chouette équipe, je rencontre les anciens du village, les entends converser. La commune est grande et on ne se contente pas de
Salvan, on s’occupe aussi des Marécottes et parfois on monte jusqu’à 2000 mètres élaguer, piocher ou même tronçonner les branches qui empêchent le passage. Comme mes collègues, j’ai le statut d’un employé communal et, d’une certaine façon, c’est l’entrée dans le monde professionnel. Pour moi qui n’avais jusque-là jamais vraiment eu l’impression de grandir, ça fait un petit choc.

Si on me vole mes vacances? Non, car il me reste encore un mois et demi de congé et cette année, j’ai le projet de descendre à vélo en Italie jusque dans les Pouilles. Un voyage d’un mois qui me permettra largement de me remettre de mes semaines de labeur. Depuis peu, je travaille aussi comme éducateur auprès de personnes handicapées. Un job que j’aimerais conserver tout au long de l’année pour compléter mes revenus.»

«Demander de l’argent à papa et maman, ce n’est pas mon truc»

Tabatha Palazzolo, 17 ans, gymnasienne, Froideville (VD)

Jobs: vendeuse dans un magasin d’alimentation et cat-sitter

«J’ai commencé à travailler l’été dernier. L’occasion était trop belle, car mon père venait d’ouvrir un magasin d’alimentation. Mes parents ne m’ont pas demandé de les aider comme ils ne m’ont jamais obligée à gagner mon argent de poche. D’ailleurs, autour de moi, mes amis reçoivent tous de l’argent de leurs parents, parfois des sommes assez conséquentes, et n’ont pas de job d’été. Je suis la seule dans ce cas.

L’initiative est donc venue de moi et nous avons décidé d’un commun accord que je travaillerais quelques heures par semaine, lorsqu’il y a besoin d’aide. Je me rends au magasin entre deux heures et six heures par jour et gagne environ 200 francs pour les vacances ainsi que quelques sorties au resto avec une copine. Je fais la caisse, je range les aliments, je coupe du fromage et m’occupe de la boulangerie.

Demander des sous à papa et maman c’est bien, mais ce n’est pas mon truc. Si je reçois quelque chose, autant que ce soit après m’être rendue utile, car pour moi, l’argent, ce n’est pas rien. J’aide aussi au ménage chez moi, mais sans demander de rémunération, car je vis dans la même maison et participe comme les autres à la salir. Cet été, j’ai aussi accepté de m’occuper des trois chats d’une voisine durant ses vacances pour 100 francs les cinq jours. C’est presque de l’argent facile, car j’ai moi-même trois chats que j’adore. Avec ce que je gagne, je peux m’offrir des sorties et des livres. J’adore lire et j’aimerais travailler dans l’édition plus tard. J’ai d’ailleurs postulé dans plusieurs maisons dans l’espoir de décrocher un stage non rémunéré cet été, mais toutes ont refusé. Je ne désespère pas d’y arriver et tenterai probablement ma chance à Paris l’année prochaine.»

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Nicolas Righetti/lundi13