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1 août 2016

Un long bisse tranquille

Au-dessus de Verbier, le bisse du Levron coule des jours heureux avant de chuter magistralement dans le vide pour un final en apothéose.

Paysage avec le bisse du Levron en premier plan
Le doux clapotis du bisse s’offre comme fil rouge de cette belle immersion en pleine nature.

Il était une fois un bisse tranquille qui s’écoulait le long des pâturages. Comme tous ses semblables, son bruit était celui de l’eau vive et claire des montagnes. Son nom: Levron, du village où il termine sa course en contrebas d’une cascade vertigineuse dans le gouffre de la Pierre-Avoi.

On vient l’été admirer la chute magistrale de l’eau ainsi précipitée dans le vide sur plus de cent cinquante mètres. Un final en apothéose qui nous a convaincus de mettre le cap sur le val de Bagnes, direction les hauts de Verbier.

Dix heures ont sonné lorsque les portes de la télécabine s’ouvrent sur Les Ruinettes à 2400 mètres d’altitude au-dessus des toits de la station valaisanne, le soleil en point de mire dardant de ses rayons l’Aiguille-d’Argentière, le Tour-Noir et le Grand-­Combin. Un panorama à couper le souffle, comme les Alpes valaisannes savent l’offrir.

Des marcheurs le long du bisse.
L’itinéraire, le plus souvent plat, ne présente aucune difficulté particulière.

Un coup d’œil au cirque des montagnes et on s’élance pour un périple de plus de trois heures. Crachés par le tourniquet de la station, les randonneurs se mêlent en ce début de parcours aux VTT et aux parapentes venus profiter des parois colonisées en hiver par les skieurs.

Mais qu’on se rassure, le sentier délaisse rapidement les amateurs de sports extrêmes pour rejoindre la quiétude des pâturages. Une rapide descente – il n’y en aura que deux en tout et pour tout, l’eau des bisses s’écoulant par gravitation sur de faibles dénivelés – et l’on rejoint la course tranquille de notre cours.

Portrait de Marie Berazategui
Marie Berazategui, accompagnatrice en montagne, est une aide précieuse pour la découverte des divers trésors que recèle cette randonnée.

Le Levron prend son eau un peu plus haut, à La Chaux, sous la cabane du Mont-Fort, mais on opte pour le raccourci et bifurquons sur la droite en direction de la Pierre-Avoi. Le parcours bien balisé est jalonné de panneaux contant l’histoire de cet ouvrage entièrement à ciel ouvert construit aux alentours de 1460, fait rare à cette altitude, nous apprend Marie Berazategui, guide de randonnée, spécialiste en ornithologie et en flore des Alpes.

Ces longs canaux d’irrigation ne s’appellent pas tous bisse, mais raye ou bief selon les régions, poursuit notre accompagnatrice. Verbier, dont le nom signifie «vers les bisses», ajoute-t-elle, en compte deux, et le second, la raye des Verbiérins, peut se faire en boucle avec le nôtre.

Cap sur l’alpage

La guide consulte un livre de botanique.
Le caltha qui égaie cette prairie ressemble à s’y méprendre au bouton-d’or.

Mais l’histoire et la toponymie ont tôt fait d’être rattrapées par la passion des oiseaux et des fleurs de Marie, qui lui a été transmise par sa grand-mère. Et c’est le nez tantôt en l’air, tantôt planté dans l’herbe haute, criblée de renoncules et de géraniums des prés, que l’on poursuit notre route abreuvées de son savoir.

«Regardez cette petite fleur, dit-elle en pointant une minuscule corolle blanche aux feuilles en étoile. C’est la grassette des Alpes, en réalité une plante semi-carnivore.» Les VTT semblent bien loin. Hormis le chant d’un pinson des arbres et le vol d’un faucon crécerelle déployant ses ailes brunes, rien ne vient perturber la quiétude du bisse.

Encore quelques pas et le chemin bifurque à gauche pour descendre dans la combe de Médran, l’eau continuant sa route entre les rochers et quelques arbrisseaux venus coloniser cette terre inhospitalière. Le raidillon passé, on rejoint l’alpage des Vacheraies et la jolie cabane qui marque notre arrivée chez les ruminants.

Nous voici désormais sur l’alpage, là où après la rocaille des Ruinettes, la végétation se fait plus luxuriante, les rhododendrons laissant place aux lupins semés par le vent depuis le jardinet de la maisonnette.

Groupement de chalets
Un paysage somptueux qu’il fera bon de contempler lors d’une pause bien méritée.

Au loin, Les Planards annon­cent la halte de midi et c’est l’estomac creusé par l’air de la montagne qu’on poursuit d’un bon pas après avoir goûté, sur les conseils de notre guide, au rumex alpestre, sorte d’épinard aux feuilles acides «boudé par les vaches et délicieux apprêté en salade». Le sentier pénètre dans une forêt d’épicéas offrant une ombre bienvenue avant de déboucher sur La Marmotte, notre restaurant d’alpage.

Gros plan sur une raiponce.
Encore un piège pour les néophytes: cette fleur violette qui paraît être du trèfle est en réalité une raiponce. Elle appartient à la famille des campanulacées

Une assiette de röstis plus tard, on repart pour le dernier tronçon accompagnées du vol d’un machaon, gracieux papillon aux ailes jaunes cerclées de noir. Les vaches d’Hérens sont aussi de la partie sur cet alpage à la vue plongeant sur les toits de Verbier. On remonte en leur direction, guidées par le son des toupins, en passant sous les fils de fer pour rattraper l’eau vive qui poursuit son cours direction La Marlène et la forêt des Forcles.

Encore une petite heure et nous savourerons la chute du bisse. Comme durant presque toute la balade, le chemin file à plat et c’est tout à loisir qu’on fouille du regard les abords des chenaux de bois où se cachent raiponces, orchidées et autres fleurs rares. L’eau traverse ensuite La Marlène, dernier alpage de notre périple, avant de se frayer un chemin dans la forêt des Forcles.

Soudain, notre regard est attiré par une silhouette noire qui plane au-dessus de nos têtes:

C’est un aigle, on le reconnaît à ses ailes, dont le bout forme des doigts,

annonce Marie. Suit le sifflement d’une marmotte courant se mettre à l’abri, nous laissant seules admirer le grand rapace s’éloigner.

Dernière ligne droite. Les sculptures en bois d’animaux et de personnages de l’ancien champion de ski William Besse, enfant du pays, jalonnent la route à mesure que l’on s’enfonce vers la chute du bisse.

Vue de la chute depuis le haut.
La chute tant convoitée se déploie enfin sous nos yeux – une vue étourdissante!

Le pas s’accélère, la curiosité de voir enfin l’eau chuter l’emportant sur la contemplation de la flore. Un panneau annonce le final et le sentier de terre battue laisse place à un parterre grillagé qui ouvre sur le vide. A droite, presque sans un bruit, l’eau se précipite dans le gouffre en direction du village de Levron. Une fin sans crier gare qui nous laisse orphelines. On se console en devinant le Mont-Blanc caché ce jour-là par les nuages et nous rebroussons chemin vers Verbier, la tête pleine de noms de fleurs et d’oiseaux. 

Texte: © Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Isabelle Favre