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23 décembre 2013

Un Noël à l'hôtel

Nos fidèles lecteurs et lectrices nous ont envoyé leurs plus beaux contes de Noël. La troisième place est attribuée à ce conte et son auteure gagne un bon pour deux nuitées pour deux dans le Boutique Hotel Schlüssel à Beckenried-Lucerne (4*).

Un portier en train de courir sur un fond neutre, avec plein de valises sous les bras.
Etre portier n'est pas de tout repos, surtout à Noël. (Photo: Tempura / Getty Images)

Il s’appelait Monsieur Laporte. Mais personne ne l’appelait par son nom. Certains ne jugeaient même pas utile de lui dire bonjour. Monsieur Laporte travaillait comme portier dans le plus grand hôtel de la ville. A la tombée de la nuit, l’édifice ruisselait de lumière, faisant scintiller les diamants accrochés au cou des belles passantes.

Monsieur Laporte n’avait pas la chance de contempler ce spectacle. Perché au sommet des escaliers rouges s’ouvrant sur l’hôtel, il observait le va-et-vient. Le froid lui piquait les narines. Et lorsqu’il pouvait enfin entrer dans l’hôtel pour se réchauffer, c’était chargé de bagages. En retour, il recevait une ou deux pièces de monnaie, qu’il aimait faire tinter dans ses poches comme des grelots.

Ce soir-là, il flottait à l’intérieur de l’hôtel un air de fête. Tout le monde s’activait autour de l’épicéa géant trônant dans le hall. Comme chaque année, le sapin s’illuminera aux douze coups de minuit sous le regard attendri de la foule en habits de fête. Tout le monde entonnera de doux chants avant de s’étreindre et de rire jusqu’au bout de la nuit. Monsieur Laporte n’aura pas la chance de contempler ce spectacle.

Dehors, le devoir l’appelait. Un monsieur tirant une valise lourde comme un roc apparut dans l’allée. Monsieur Laporte l’empoigna aussitôt dans un geste élégant. « Dois-je vous récompenser pour cela ? », bougonna le monsieur, en retirant sa pipe des lèvres. « Tenez», marmonna-t-il en lui tendant une boîte d’allumettes. « Merci », répondit Monsieur Laporte dans un sourire poli. Il aurait préféré recevoir une pièce de monnaie. De celles qui comblent les rêves de voyages lointains. Il se résolut à glisser les allumettes dans sa poche. Autour du sapin, les belles gens se faisaient des courbettes en buvant de l’eau qui pétille. Monsieur Laporte n’avait pas la chance de contempler ce spectacle.

Dans la nuit étoilée, un couple marchait vers l’hôtel bardé de gros paquets enrubannés. Monsieur Laporte s’empressa de les empiler sur ses bras. « Devons-nous vous récompenser? » pérora la dame parfumée à la bergamote. Elle ôta son gant pour parcourir son sac à main. Puis, sur un ton théâtral : « Tenez. Nous n’avons rien d’autre sur nous ». Monsieur Laporte se saisit discrètement de l’objet que la dame agitait entre deux doigts. Des mouchoirs en papier empestant la bergamote. Il répondit par un sourire poli tout en se demandant à quoi cela allait lui servir.

Au pied du sapin, les belles gens s’impatientaient maintenant de voir les guirlandes s’allumer. Dans quatre minutes, la fête atteindrait son comble. Dehors, un monsieur hâtait le pas vers les escaliers, téléphone à l’oreille, valise à la main. Il fit signe de la tête à Monsieur Laporte de se dépêcher de l’aider. Celui-ci s’exécuta. « Dois-je vous récompenser? », fit-il en cherchant dans son complet. « Tenez», décida-t-il, en tendant à Monsieur Laporte un trombone. « Que vais-je donc faire avec une boîte d’allumettes, un paquet de mouchoirs et un trombone? ».

A peine eut-il glissé le trombone dans sa poche qu’une rafale de vent s’engouffra dans l’hôtel, faisant choir l’étoile du sapin et plongeant l’hôtel dans l’obscurité. Plus de lumières, juste l’horloge retentissant. Dong, dong, dong. Et Monsieur Laporte comprit que ce soir de Noël ne ressemblera pas aux précédents. Autour de lui, pas de sourires sereins, mais des gens gesticulant dans tous les étages pour que la magie de Noël réapparaisse.

Alors, il eut une idée. Il s’approcha du sapin qui se dressait comme une ombre dans le hall et tira de sa poche les allumettes que le monsieur à la pipe lui avait données. Il en craqua une, et alluma les bougies dispersées sur le sapin. « Ah ! » s’exclama la foule en s’approchant de la lueur dorée. Monsieur Laporte inspecta encore ses poches pour en sortir le trombone offert par le monsieur pressé. Il s’agenouilla pour ramasser l’étoile qui gisait par terre, et l’accrocha à la plus haute branche du sapin à l’aide du trombone. « Oh ! » fit la foule, pleine d’admiration. Monsieur Laporte plongea une dernière fois sa main dans la poche pour s’emparer des mouchoirs offerts par la dame à la bergamote. Il les réduisit en une multitude de flocons qu’il souffla par-dessus la foule.

Tout le monde se tut en se contemplant, les yeux brillants, avant de s’étreindre et de rigoler jusqu’au bout de la nuit. Depuis ce soir-là, personne n’oublia jamais plus de saluer Monsieur Laporte par son nom.