Archives
27 juillet 2015

«Changer d’hymne national? Une idée simple mais pas simpliste»

Personne ne connaît les paroles du Cantique suisse? Alors, changeons-le! C’est à l’initiative de Jean-Daniel Gerber, ancien patron du seco et actuel président de la Société suisse d’utilité publique, qu’un concours pour un nouvel hymne national a été lancé. A quelques semaines du verdict, il est très enthousiaste.

Jean-Daniel Gerber en train de faire flotter le drapeau suisse.
Jean-Daniel Gerber: «La majorité des Suisses ne s’est jamais solidarisée avec le texte actuel.»

D’où est venue l’idée de renouveler l’hymne national?

C’était le 1er août 2012, sur la prairie du Grütli, lorsqu’on a entonné le Cantique suisse. Heureusement qu’il y avait une bonne fanfare. Si, à la première strophe, c’était déjà très mitigé, plus grand monde ne chantait dès la deuxième strophe. D’ailleurs, connaissez-vous la deuxième strophe?

Pas vraiment, c’est vrai. A ce moment-là, vous vous êtes dit: changeons-le?

Oui. Avec une certaine légèreté, j’ai proposé au comité de la Société suisse d’utilité publique (SSUP) que je préside de réfléchir à un nouvel hymne. Le processus est bien engagé avec ce concours. On peut y arriver. Au moins aura-t-on essayé. Alberik Zwyssig, qui a composé la musique, et Leonhard Widmer, qui a écrit le texte, avaient en tête un psaume et non pas un hymne. Sinon, il aurait probablement été composé différemment.

N’est-ce pas le propre des hymnes nationaux d’être un peu désuets?

Ce n’est pas toujours le cas. Et pourquoi ne pas nous montrer, nous autres Suisses, inventifs et audacieux?

Etait-ce une surprise de constater que si peu de gens connaissent l’hymne?

Non, ce n’était pas une surprise. Tout le monde est conscient que chanter l’hymne suisse n’est pas quelque chose de facile. En particulier les troisième et quatrième strophes. Je ne connais pratiquement personne qui puisse les déclamer. Même la première est difficile. Et si les instituteurs ont des difficultés à faire apprendre par cœur l’hymne national à leurs élèves, c’est que le texte ne correspond pas aux jeunes et à l’esprit d’un pays. Je ne dis pas que l’hymne est mauvais. Mais je trouve que le texte pourrait être sensiblement meilleur.

Le concours autorise-t-il donc n’importe quel texte?

Non, nous avons proposé un canevas qui a conquis la majorité du peuple suisse en 1999: le préambule de la Constitution. C’est un très joli texte qui reprend les valeurs essentielles de notre pays. Je pense que la grande majorité des Suisses peuvent s’y reconnaître.

L’idée est donc de le mettre en musique?

Oui, mais pas mot à mot. Nous proposons de prendre ce préambule comme fondement.

Et la musique?

Celle de l’hymne actuel devrait être reconnaissable, même si on a le droit de proposer une musique totalement différente. Cela dépend de l’artiste, en fait. Mais nous constatons que la plupart des propositions qui ont été faites maintiennent la ligne mélodique.

Jean-Daniel Gerber tenant un drapeau suisse dans la main.
Jean-Daniel Gerber est prêt à donner une autre image de notre pays.

La SSUP a été noyée sous les propositions, non?

Nous pensions recevoir une quarantaine de propositions. On en a eu plus de deux cents. Il a donc fallu composer un jury de professionnels de tous horizons – des musicologues, des auteurs, des rappeurs, la présidente de l’Association fédérale des yodleurs, le commandant du Centre de compétences de musique militaire, etc. – et puis élire quatre présidents, un par région linguistique.

Pour des raisons politiques?

N’avoir qu’un président alémanique, par exemple, c’était risquer le blocage en Suisse romande et au Tessin. Pierre Kohler, ancien maire de Delémont, est le président pour la Romandie.

Et ensuite?

De 208 nous sommes passés à six propositions. Elles ont été diffusées sur internet et leur nombre a été réduit à trois par vote populaire électronique. On pensait que peut-être 4000 voire 5000 personnes allaient participer. Or plus de 100 000 personnes ont visité le site et 17 000 ont participé au premier vote. Cela a donc dépassé de loin nos espérances.

Bon, sur plus de 8 millions d’habitants quand même…

Mais on n’a fait aucune publicité. Imaginez! Si on en avait fait, je suis sûr que l’on aurait eu beaucoup plus de participation.

C’est un regret?

C’est surtout une question d’argent. Ce n’est pas quelque chose de gratuit. Et nous avons engagé le Chœur suisse des jeunes. Avez-vous vu les interprétations? C’est fait, je trouve, de façon très artistique et professionnelle. J’ai été étonné en bien. C’est un chœur reconnu et ce n’est pas un travail facile, car vous devez interpréter en quatre langues. Tout doit être traduit en quatre langues par des professionnels. On n’a pas demandé une traduction littérale.

Ce n’est pas le cas de la version actuelle d’ailleurs...

Non.

Vous pensez que le fait qu’il y ait eu beaucoup de participants témoigne d’un regain d’intérêt pour l’hymne national?

J’avais sous-estimé la très grande sensibilité du peuple suisse pour son hymne national, tout comme les échos que cela peut engendrer. Il y a déjà eu deux motions au Parlement à ce sujet. L’une demandant de ne pas changer l’hymne et l’autre demandant à ce que le nouveau – si effectivement une décision est prise par le Parlement – soit soumis à un référendum facultatif. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que notre idée avait été prise au sérieux!

Les citoyens ne sont-ils pas ­davantage touchés par les ­exploits des sportifs suisses que par l’hymne national?

Peut-être. En tout cas, les médias étrangers sont extrêmement intéressés par cette problématique. Le New York Times et Le Spiegel ont fait un article. RTL, Le Guardian, ­L’Economist online nous ont contactés. Ainsi que la Süddeutsche Zeitung qui a comparé notre hymne ­actuel à une mixture entre un pathétique chant religieux et un bulletin météo.

J’ai lu que vous attribuiez peu de chances politiques à ce que la démarche aboutisse?

Au début, j’avais dit 10%. Maintenant je suis à 33%. La bataille commencera après la finale à la Fête fédérale de la musique populaire le 12 septembre 2015 à Aarau (AG) et date du choix du projet vainqueur.

L’UDC, par exemple, a déjà dit qu’elle n’en voulait pas, non?

Seulement quelques-uns de ses représentants. D’ailleurs, il y a des membres de l’UDC dans le jury. Non, le plus difficile sera de faire passer cela au Parlement. Avant, jusqu’en 1999, la décision appartenait au Conseil fédéral. Depuis 1999, selon l’avis juridique de l’Office fédéral de la justice, quand quelque chose n’est pas décidé, c’est le Parlement qui est compétent.

Ce qui complique la tâche?

Bien sûr. Le processus peut vraiment prendre du temps. Il faut se souvenir que c’est en 1961 que le Conseil fédéral a choisi le Cantique suisse en abandonnant un hymne alors sur la même musique que le God Save the Queen britannique. Il aura fallu attendre 1981 pour que le Cantique suisse obtienne son statut définitif d’hymne national.

Pensez-vous que l’histoire compliquée du Cantique suisse explique un peu ce désamour de la part des Suisses. Le fait qu’il a été choisi par défaut?

Selon des sondages, la majorité du peuple suisse ne s’est jamais solidarisée avec le texte actuel.

La Suisse est aujourd’hui une société multiculturelle et multi­religieuse, or c’est un cantique, vous l’avez dit. Il y a de très nombreuses références à Dieu, à la création. Est-ce un élément qui devra être absent d’un hymne moderne?

Si vous prenez le préambule, vous avez aussi des liens avec le Tout-Puissant et la création. Aux participants au concours de les cultiver ou de les négliger.

Un hymne national est souvent issu d’une longue tradition et intimement lié à l’histoire d’une nation. Ne craignez-vous pas l’absence de ces éléments?

Même si l’on repartait avec quelque chose de neuf, le nouvel hymne se baserait sur le préambule de la Constitution, qui reprend les valeurs de la Suisse. Et le peuple suisse a voté en majorité en faveur de ce texte, donc ce n’est pas quelque chose que nous avons inventé!

Mais pensez-vous que les gens connaissent mieux le préambule de la Constitution que les premières strophes du Cantique suisse?

Non. Mais je suis persuadé que les citoyens se le rappelleront. Car il fait écho à des valeurs suisses comme la liberté de démocratie, d’indépendance, des responsabilités envers les générations futures... Ces valeurs tiennent à cœur à tout le monde. Même aux personnes qui sont naturalisées suisses depuis peu.

Le nom des participants n’est pas dévoilé avant la décision ­finale. Pour ne pas influencer le choix des jurés?

Exactement.

Le vainqueur pourrait donc être quelqu’un de connu?

Mais oui, pourquoi pas. Il faut noter que le règlement de notre concours prévoit que si aucune proposition ne semble suffisamment bonne au jury, la SSUP peut faire un appel d’offres auprès d’un auteur ou d’un musicologue reconnu.

Ou quelqu’un qui n’a pas la nationalité suisse?

La Suisse est tellement imbriquée dans le monde que si le texte et la mélodie sont vraiment convaincants, je n’aurais personnellement pas de problème si l’auteur est étranger.

Imaginons que le processus aboutisse et que l’on ait un nouvel hymne national dans cinq ans. Qu’en espérez-vous?

Il faut avoir des idées novatrices. Et celle-ci ne pouvait être lancée que par un organisme apolitique comme la SSUP. Le pays s’est déjà renouvelé avec un magnifique préambule en 1999. Faire raisonner les valeurs suisses de notre Constitution, voilà l’idée. C’est une idée simple. Mais pas une idée simpliste.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Manuel Zingg