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4 juin 2012

Un œuf et un poisson

Difficile de lutter contre la culpabilité, même lorsque le tort a été fait à un oiseau..

Jacques-Etienne 
Bovard
Jacques-Etienne 
Bovard, professeur 
et écrivain

Surprise, l’autre jour, en arrivant à mon bateau: un couple de grèbes huppés avait fait son nid sur l’embase du moteur. Au milieu des branches savamment entrelacées luisait un œuf unique, tout propre, et les parents côte à côte, hérissés, battaient des ailes à mon approche, avec de longs cris rauques. Dilemme: il me fallait ou détruire ce nid en sortant le bateau, ou renoncer à pêcher la truite lacustre quelques semaines…

J’ai pensé trouver le moyen terme en glissant une pagaie sous l’édifice, afin de le déplacer d’un bloc et de l’arrimer à un bateau voisin, qui ne quitte jamais le port. Les coups de bec de la femelle pleuvaient sur le manche de mon outil, tandis que le mâle me sautait à la figure. A mi-parcours, hélas, le radeau s’est disloqué, laissant le bel œuf sombrer vers les profondeurs… J’ai eu beau me répéter que les grèbes pullulent et font des razzias chez les perches, un remords m’en est resté durant toute ma partie de pêche. Pas une touche, d’ailleurs: sûrement, et à juste titre, j’étais puni. Au port, les deux volatiles attendaient le retour de leur nid, désemparés. Sale journée!

Etes-vous superstitieux? Pour moi, disons que j’ai cédé, peu de jours après ce naufrage, à une impulsion qui vous fera peut-être sourire de connivence: me voilà, cette fois-ci, au bord d’un ruisseau fort encaissé entre deux ravins. Le soir tombe. Je viens de prendre enfin une belle truite et m’apprête à la mettre dans ma musette. Un bruit de branches remuées me fait sursauter: à deux, je dis bien deux mètres de ma tête, celle d’un superbe renard, en train de sortir de son terrier. On en reste aussi stupéfaits l’un que l’autre. «Qu’est-ce qu’il fout là ce con-là?» puis-je lire dans ses yeux dorés. Il hésite à se renfourner dans sa tanière, puis préfère prendre le large, me passant telle une comète rousse quasi entre les bottes. Il s’immobilise bientôt, cependant, pour m’observer à travers les fougères, inquiet: les petits sont à l’intérieur, sans doute, et mon renard est une renarde… N’importe, vous avez deviné ce que je fais: ma belle truite, je la laisse bien en vue sur un caillou. Bien sûr. Et quand je repasse, juste avant la nuit, je suis heureux de voir qu’elle a disparu. Ou, pour mieux dire, qu’elle a été acceptée.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard