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19 octobre 2015

«Un ours parmi les ours»

Cela fait vingt ans que le Jurassien Jacques Ioset observe et photographie les plantigrades dans les Balkans. Après un livre l’an dernier, une exposition lui est consacrée dans le cadre du festival Salamandre.

Jacques Ioset dans l’un des affûts qu’il a construits dans une forêt des Balkans.
Jacques Ioset dans l’un des affûts qu’il a construits dans une forêt des Balkans.

«Dur réveil ce matin. Je m’extrais péniblement de la tente avec une gueule de bois d’enfer. Nous n’aurions jamais dû demander aux habitués du bistrot local s’ils savaient où on pouvait observer des ours.» Oui, tout commence par une gueule de bois. C’était il y a vingt ans, dans les Balkans. Vingt ans que Jacques Ioset, prof de chimie à Delémont (JU), consacre l’essentiel de son temps libre à l’ours brun d’Europe. Qu’il s’en va observer et photographier chaque printemps et chaque automne, dans un pays qu’il préfère ne pas nommer. Mal utilisée, explique-t-il, la photographie animalière «peut même desservir la nature lorsqu’elle devient une activité de consommation et non plus d’observation respectueuse». Au point que, l’an dernier, il a dû se faire prier pour publier Lune de miel (Ed. Salamandre, disponible sur exlibris.ch), un beau livre de photos, craignant que «cela ne suscite une ruée vers l’ours néfaste pour cet animal timide qui a un impérieux besoin de tranquillité».

La magie de l’ours dans la forêt

Plus que photographe, Jacques Ioset se définit d’ailleurs comme «observateur», «naturaliste», voire «contemplatif». L’ours, quand il en aperçoit un, il ne le photographie pas systématiquement: «Seulement lorsque l’image en vaut la peine, par exemple lorsque la lumière est particulièrement belle.» D’autant qu’occupé à des questions de cadrage et de paramètres techniques on risquera de «sacrifier une part de l’observation. Alors, il faut que le sacrifice en vaille la peine.»

L’ours est essentiellement végétarien, mais il lui arrive de s’attaquer aux moutons.
L’ours est essentiellement végétarien, mais il lui arrive de s’attaquer aux moutons. (Photo: DR)

Et quand il photographie l’animal, c’est moins l’ours pour l’ours que l’ours dans la forêt. «La vraie forêt, primitive, avec des grands fûts de hêtres et de sapins blancs qui se dressent vers le ciel, magnifiques, et des troncs moussus au sol qui retournent à la terre. L’ours règne sur ce milieu. Il sublime la forêt. J’aime réaliser des images qui restituent cette magie.»

Ce qui suppose toute une organisation. Jacques Ioset construit ainsi ses propres affûts au sol dans les forêts balkaniques «avec l’accord des habitants et des acteurs locaux», notamment les chasseurs, qu’il n’est pas simple de convaincre. Ce qui peut expliquer, comme il le racontait dans son livre et comme évoqué plus haut, certains maux de crâne. «J’aime cette approche, je ne suis pas du genre à aller observer une espèce sans rencontrer les gens autour.» Une autre particularité de son travail, c’est qu’il photographie les ours la nuit. «A la lumière de la lune ou à l’aide d’un éclairage infrarouge.» Une technique qu’il a longtemps hésité à mettre en pratique. «Je craignais de déranger l’ours et de rater une magnifique observation. Mais ça produit juste un petit éclair rouge, l’ours sursaute la première fois, il regarde. Il y en a qui partent mais ils reviennent, et au bout d’un moment, ils s’habituent.»

Pourquoi donc l’ours? «C’est progressif, on commence par observer d’autres animaux plus communs, mais à un moment donné, l’ours est un animal tellement emblématique, on a envie d’en voir un une fois dans sa vie, et en Europe, il est un peu le symbole de la nature vierge.» Et puis, si le naturaliste admet observer «avec intérêt toutes les créatures», il ne photographie que les ours «parce que presque tous les autres animaux ont été photographiés des millions de fois et que je ne vois pas l’intérêt de faire une photo qui ressemble à des milliers d’autres.» Jacques Ioset, pour expliquer sa passion, serait même prêt à parler «d’atavisme»: «L’ours est une espèce qui a toujours été très vénérée, adorée par l’homme qui en a parfois même fait un dieu. L’homme se confronte à l’ours parce que c’est un animal plus puissant que lui.»

Pour tenter d’observer un ours, Jacques Ioset rentre dans un affût vers le milieu de l’après-midi et y reste jusqu’au lendemain matin. Au fil des années, il a tenté d’améliorer un peu le confort spartiate de ces cabanes minuscules et glaciales, y installant même des couchettes. Une nuit, la quinzième de suite passée à attendre, perclus de contorsions, il décide de sortir de son abri vers 3 heures du matin. «J’ai bien regardé autour s’il n’y avait pas d’ours, j’ai écouté, pas un bruit, j’ouvre la porte: un ours dormait derrière l’abri, il a fait ‹woufffff› et il est parti.»

Un autre face-à-face a eu lieu un matin. Sorti de l’affût vers 9 heures, Jacques Ioset revient sur ses pas, ayant oublié quelque chose. «Quand je suis arrivé, il y avait devant moi une femelle et ses deux petits, elle a poussé une sorte de soufflement, les deux petits ont de suite grimpé dans un arbre, elle a d’abord dû croire qu’il s’agissait d’un mâle, les mâles peuvent être dangereux, ils peuvent dévorer les petits. Quand elle a vu qu’il ne s’agissait que d’un humain, elle a poussé un autre signal, les petits sont redescendus de leur arbre et tout le monde est parti.»

Ces vingt ans passés à attendre, observer et photographier l’ours, Jacques Ioset les racontera lors du festival de la Salamandre, évoquant «cette incroyable aventure humaine et naturaliste que nous avons partagée en famille avec mon épouse et nos filles». Ce sera aussi l’occasion, assure-t-il, de parler des «relations entre hommes et grands prédateurs». (Lire encadré)
A ce moment-là, il sera tout juste rentré d’un nouveau périple dans les Balkans, où il aura visité les parcelles qu’il est sur le point d’acquérir «pour y planter des arbres fruitiers à l’intention des ours». Un projet qui vise à atténuer le problème des plantigrades «visitant» souvent les vergers et les jardins de ces régions. Jacques Ioset mérite bien le qualificatif qu’il s’attribue lui- même: «un ours parmi les ours».

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Matthias Willi