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22 mai 2017

Un petit air dans la tête

Une chanson vous obsède? C’est agaçant, oui. Mais très utile pour sauvegarder notre identité, selon le professeur et psychologue genevois Didier Grandjean.

Vous participez à une longue séance de travail lorsque, soudain, Frère Jacques commence à vous trotter dans la tête. Ou alors c’est Shine bright like a diamond ou le fameux air de Papageno qui vous hante durant une soirée entière… ces situations vous semblent familières? C’est normal: tout le monde, à un moment ou à un autre, se fait parasiter par des airs incongrus, qui surgissent inopinément et ne nous lâchent plus.

On les appelle familièrement «les vers d’oreille» et, plus scientifiquement, «une imagerie musicale involontaire» (INMI). «Ces airs sont liés à la mémoire associative, explique Didier Grandjean, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et au Centre interfacultaire en sciences affectives de l’Université de Genève. A la base, ils sont tous liés à une situation initiale ou un événement particulier et un contexte émotionnel, positif ou négatif, et ont été encodés dans notre cerveau. Il suffit qu’un élément réactive le souvenir de ce contexte pour que l’air qui y est lié resurgisse aussi. C’est une sorte de contamination via notre mémoire épisodique.»

Lorsque l’esprit vagabonde

Même si peu d’études ont été effectuées sur le sujet, on sait néanmoins que ces chansons n’apparaissent pas n’importe quand – contrairement à ce qu’on pourrait croire.

C’est lorsque l’esprit vagabonde et qu’on a une disponibilité mentale qu’il va y avoir le plus d’occurrences. Ainsi, par exemple, lorsqu’on s’ennuie ou qu’on est fatigué, il y a une baisse de notre contrôle mental qui va augmenter la probabilité que des chansons émergent»,

remarque le professeur. Qui souligne un point ahurissant: lorsque le petit air surgit dans notre esprit, nous ne nous en faisons alors pas juste une représentation mentale abstraite. Le simple souvenir de ce dernier et le fait de «l’entendre dans notre tête» activent toutes les régions sensorielles primaires, comme si on l’entendait vraiment. Plus fou encore: «Une étude montre aussi que lorsqu’on se souvient d’une musique, ce n’est pas une abstraction désincarnée: cela va réactiver de manière automatique tout le contexte visuo-spatial et des états mentaux et émotionnels qui y sont liés», note Didier Grandjean.

Didier Grandjean, professeur de psychologie.

L’atout du rythme et de la simplicité

Ce dernier observe également l’importance de la notion de complexité: toutes les mélodies ne sont en effet pas encodées dans notre esprit, mais seulement les plus faciles à retenir ou celles auxquelles on a été exposé de manière répétée. «Il est rare qu’on se rappelle une musique dissonante, constate-t-il. Il faut une certaine fluence et un certain rythme ou mélodie, et plus l’air est facile à encoder pour le cerveau, plus il sera facile à faire resurgir au moment clé.» D’où la récurrence fréquente de quelques notes seulement ou d’un bout de chanson – ou alors de comptines: non seulement elles sont rythmées et très simples mélodiquement, mais elles ont bercé la plupart de nous durant toute notre enfance et ont été ainsi profondément encodées.

Réactivation des souvenirs

Mais à quoi nous servent donc ces hit-parades internes? «On pourrait imaginer que le phénomène a un but en soi, une fonction qui serait de réactiver les souvenirs qui seraient devenus un peu moins prégnants, afin de les reconsolider, explique le spécialiste. Un peu comme les rêves, qui ont une grande importance sur le plan identitaire.» Ainsi, ce qui a été encodé durant des années peut être réactivé par notre cerveau de manière spontanée, à temps pour éviter que le souvenir ne s’efface à jamais. Et ce, même si l’air, entendu très souvent dans différents contextes, semble se détacher de l’événement premier auquel il avait été lié.

C’est un peu comme le fait de savoir que Paris est la capitale de la France, mais sans se souvenir de la première fois où on l’a appris.

Dans ce cas, c’est la mémoire sémantique qui est en jeu, remarque Didier Grandjean. L’air est encodé une fois pour toutes. Et on peut prédire que des éléments, par exemple affectifs, seront réactivés malgré tout de manière implicite, en lien avec l’épisode premier.» Reste que si le phénomène est passionnant à analyser, il est parfois agaçant et difficile à gérer.

Réagir… ou profiter

Pour se débarrasser d’un refrain obsédant, le psychologue ne voit qu’une solution:

Si on veut éviter à tout prix quelque chose, on va être incité à le faire encore davantage.

Il est donc inutile de vouloir contrôler la situation. Il vaut mieux biaiser et sortir de cet état d’esprit vagabond en se concentrant sur une tâche très spécifique. Cette dissociation mentale automatico-volontaire est si efficace qu’on en arrive souvent à se demander, quelques minutes plus tard, quelle était la chanson qui nous énervait tant!» Autre possibilité: profiter simplement de ce qui nous arrive, et prendre plaisir à cette petite musique fantôme. Car quelle qu’elle soit, elle nous veut du bien malgré nous…

Texte: © Migros Magazine / Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Illustrations: François Maret