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20 mars 2015

Un peu de respect, mother******!

Top 3 des questions qu’on t’adresse quand tu t’installes à New York: a) «Alors, le shopping?», b) «Et l’anglais, tu gères?», c) «La sécurité, ça va?». Juré.

Préparation à l'ouverture d'un magazin dans un quartier de Brooklyn, qui implique une modification d'une fresque au mur illustrant le New York d'antan.
Préparation à l'ouverture d'un magasin dans un quartier de Brooklyn, qui implique une modification d'une fresque au mur illustrant le New York d'antan.

Réponse à la première: cela ne vous regarde pas. Petit b: I’m doing ok as you’ll notice if you read on. Pour la troisième, j’avoue que l’immense perplexité des débuts face à l’imagination débordante de mes interlocuteurs cède lentement le pas à un peu plus de réalisme. Brooklyn n’est pas Caracas. Mais quand même: si on jette un œil à la
New York City Homicide Map (lien en anglais) du New York Times, ça pique un peu.

494 meurtres en moyenne annuelle entre 2003 et 2011. J’ai d’ailleurs remarqué que quand il se passe une semaine sans le moindre homicide, on célèbre sobrement dans les journaux. La dernière fois, c’était le 9 février, sept jours consécutifs après le zigouillage mutuel de deux hommes à Harlem, au croisement de la 136e West et de Broadway. Oh bitch! How scary!

C’est un courrier d’une maman d’élève qui nous a, cette semaine, remis les idées en place. Elle a eu vent de «situations effrayantes» dans les quartiers voisins de Prospect Heights, Clinton Hill et Fort Greene. Des élèves approchés par des inconnus, la police sur les lieux, arrestations à la clé. Man! Cops are such badass here!

La dame a raison: la réaction à adopter dans ces cas-là est de rappeler quelques règles élémentaires à ses enfants. Sans toutefois, je crois, laisser la peur, les séries du genre Criminal Minds et les grands-parents vous paralyser. En gros: deal with it and keep on rollin’.

Park Slope, comme les quartiers cités plus haut, se rejoignent sur un autre point, à la croisée de nos sujets du jour (sauf le shopping qui ne vous regarde pas): la langue et la sécurité. Le mot que j’ai entendu le plus souvent en arrivant dans cette jolie pelote de «Brownstones» l’été dernier, c’est «gentrification».

Des voitures neuves devant un «diner» à l'abandon.
Avec la «gentrification», les vieux «diners» deviennent des brasseries chics et les voitures montent en gamme.

Le terme, inventé il y a 50 ans par la sociologue britannique Ruth Glass et inspiré du mot anglais «gentry» (petite noblesse), décrit un changement de fond majeur qui se produit dans un voisinage lorsque des arrivants aisés s’approprient l’espace au détriment d’habitants moins favorisés. En gros, le profil économique et social du quartier change considérablement.

Pour le meilleur ou pour le pire? C’est toute la question qui saisit New York à mesure que le phénomène se déplace. Autrefois: East Village, Meatpacking District, Tribeca. Aujourd’hui déjà Bushwick, Sunset Park, certaines parties d’Harlem.

Vu par les bénéficiaires (nous): globalement plus de sécurité, une amélioration du niveau scolaire, des bars, des boutiques et une remarquable qualité de vie. Vu par les autres, les «indigènes» et/ou artistes souvent largement à l’origine de cette même branchitude: des loyers excessifs et une appropriation très maladroite de la zone.

Si vous ne craignez pas l’usage des «motherfucking», lisez ou écoutez Spike Lee (lien en anglais), à ce sujet. Le réalisateur a grandi à Fort Greene et décrit à merveille le «syndrome de Christophe Colomb» qui l’excède. Voici les questions qu’il pose en substance: Est-il normal qu’on ne puisse plus louer un studio à Williamsburg à cause des hipsters? Est-il normal qu’on change les noms historiques des quartiers?

Devanture du chantier du magasin Dumbo.
New York est en perpétuel chantier. Des quartiers anciennement mal famés ou zones d'entrepôts, sont rehabilités les uns après les autres. Avec des avantages et des inconvénients.

Quoi, plus propre?! Mais vous n’avez pas remarqué que Fort Greene était devenu les toilettes publiques de 20 000 chiens accompagnés par leur maîtresse en «stroller»? Est-il normal, enfin, que mon père, jazzman et propriétaire d’une maison depuis 1968, se fasse museler par la police depuis que les voisins ont emménagé et ne supportent pas le bruit de sa basse acoustique?

Aux capitalistes, aux développeurs immobiliers, à cette «middle class liberal arts intelligentsia», il dit ceci: «Venez! Mais venez avec respect. Respect des codes. Des gens. De l’histoire.» C’est ce qu’on essaie de faire, en famille, depuis qu’on nous a accueillis ici. Mother*****!

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez