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11 avril 2016

Un Salon du livre hors du temps?

A l’heure des librairies virtuelles et de la lecture numérique, la manifestation genevoise dédiée à l’imprimé ne semble pas s’essouffler. C’est reparti pour un tour entre le 27 avril et le 1er mai prochain.

Des jeunes en train de lire adossés à une bibliothèque
Contrairement aux idées reçues, les jeunes ne boudent pas systématiquement les livres (photo: Keystone/Martial Trezzini).

Trente ans, le bel âge? Pour un salon du livre, ça se pourrait bien. Trente ans que la «manifestation aux 100 000 visiteurs» continue de faire un pied de nez aux évidences trop évidentes. A toutes ces lapalissades clamant haut et fort qu’on ne lit plus, mon pauvre monsieur, que le papier va disparaître, ma pauvre dame, et que c’est même tout à fait imminent. L’affaire est entendue, pliée, jugée.

Le livre tel qu’on le connaît, encombrant, odorant, vieillot mais tellement pratique, le livre se meurt peut-être, mais au bout du lac Léman, chaque printemps, il semble ne pas vouloir se rendre. A moins d’imaginer que ces foules en délire obstinées à se précipiter vers Palexpo aient confondu les dates avec celles du Salon de l’auto.

Car l’incongruité est bien triple: on continuerait donc de lire, et de une. Et pas seulement sur tablette, liseuse électronique, écran ou Dieu sait quel attrayant et lumineux support numérique, mais bêtement sur papier. Et de deux. Et pourquoi pas sur papyrus ou table d’argile, tant qu’ils y sont? Il y en a même, et de trois, encore prêts à se déplacer, à faire des kilomètres, pour toucher, respirer et acheter des livres. Alors qu’un clic, c’est si facile, du fond de son douillet chez-soi. Le monde doit être fou.

La manifestation pousse la provoc’ jusqu’à s’intituler «Salon du livre et de la presse». La presse! Encore un secteur tellement à l’agonie que ses funérailles sont quotidiennes. Ce Salon-là, sa présidente Isabelle Falconnier le dit, est une «ville éphémère fantastique». Tout s’explique: ce n’était qu’un rêve.

«Les rencontres avec les auteurs correspondent à un véritable besoin du public»

Portrait d'Isabelle Falconnier
Isabelle Falconnier

A quoi sert un salon du livre, à l’heure des librairies virtuelles et de la lecture numérique?

Le Salon est tout sauf une grande librairie. Il sert à rendre vivant le monde du livre. En imaginant des rencontres, des spectacles, des expositions qui mettent en scène l’univers d’un auteur ou d’un domaine éditorial. Nous avons créé ces cinq dernières années une dizaine de scènes thématiques qui font de cette manifestation autant un festival qu’un salon, un lieu très dense en événements. Force est de constater que plus on vit dans un monde dématérialisé, numérique, plus les rencontres vivantes correspondent à un véritable besoin pour les lecteurs.

Quels seront les principaux points forts cette année?

Il y aura une grande exposition autour de Paolo Coelho, qui sera là le dimanche après-midi, une sur Titeuf ado, une autre sur le dessin de presse avec le magazine Vigousse ou encore sur l’histoire de l’écriture avec l’abbaye de Saint-Maurice. Le poète rappeur Oxmo Puccino animera la nocturne du vendredi, une manière de souligner le lien entre le monde de la musique et le verbe. Parmi les écrivains, seront présents Erik Orsenna, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Jean-Christophe Grangé, Dany Laferrière, Alain Mabanckou, Boualem Sansal, Frédéric Lenoir, Philippe Claudel, Hubert Reeves, Nancy Huston... Et bien sûr, la plupart des auteurs suisses actuels.

La Tunisie est invitée d’honneur. Faut-il y voir une signification politique?

Je suis en tout cas ravie que cela se passe maintenant, avec une femme ministre de la Culture dans un pays qui est en train de se poser beaucoup de questions sur la place de la culture et aussi de celle de la femme. Cela s’inscrit d’autre part dans notre volonté de positionner Genève en fer de lance de la vie éditoriale et littéraire francophone.

Les jeunes s’intéressent-ils au Salon?

Nous avons créé un nouvel espace thématique, «young adult», destiné aux 15-25 ans, un public un peu volatile que le monde culturel en général ne sait pas toujours comment accrocher. Contrairement à ce qu’on pense, les ados ou les jeunes adultes ne lisent pas seulement sur des supports numériques. Les collections de best-sellers qui leur sont destinées se vendent énormément sur papier. Nous avons confié l’animation de cet espace à la «booktubeuse» romande Margaud Liseuse, qui lui a donné un look un peu particulier, entre la chambre d’ado et le boudoir.

Un grief récurrent fait au Salon, c’est son aspect «grande foule», pas forcément toujours compatible avec l’univers et l’atmosphère du livre...

C’est un souci qu’on a cherché à régler quand on a créé les scènes thématiques. En dessinant les plans du Salon ces dernières années, nous avons voulu créer des endroits plus intimes où l’on peut s’asseoir, trouver un peu de tranquillité. Nous avons beaucoup travaillé sur le bruit. Cette année, par exemple, le Salon monte d’un étage en gardant la même surface. Le plafond est très bas, donc ça résonne moins.

Comment expliquez-vous le succès finalement jamais démenti du Salon en trente ans d’existence?

De par son évolution en fonction des habitudes et des attentes des lecteurs. Les scènes thématiques mettent en avant des domaines éditoriaux particulièrement dynamiques,comme le polar. De même, depuis quelques années, des auteurs de philosophie ou en sciences humaines sont devenus des noms et leurs livres ont beaucoup de succès. Personne ne lit que des polars, que de la BD ou que de la philosophie. Nous tenons à faire ce grand écart entre un salon intellectuel et un salon populaire.

Texte: © Migros Magazine / Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet