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29 juin 2015

Un rongeur dans le collimateur...

L’essor de la population de castors engendre une augmentation des conflits. Du coup, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) autorise les cantons à tirer sur les individus qui causent trop de dégâts ou menacent des infrastructures d’intérêt public.

Castor dans l'eau
Faut-il abattre les castors qui occasionnent trop de dégâts dans nos cours d'eau? (Photo: Christof Angst / Service Conseil-Castor)

Eradiqué au début du XIXe siècle, le castor a été réintroduit petit à petit dans notre pays à partir des années 50. Puis dûment protégé dès 1962. Et comme il ne compte que peu de prédateurs (mis à part les automobilistes), sa population augmente d’année en année. Au point qu’elle pourrait atteindre bientôt les 3000 individus!

Même si elle n’est pas galopante, cette prolifération génère un nombre croissant de conflits d’intérêt avec l’homme. Pour la simple et bonne raison que cet infatigable rongeur provoque parfois des dommages aux cultures et aux forêts. L’an passé, la Confédération et les cantons ont ainsi indemnisé à hauteur de 40 000 francs les exploitants concernés.

En construisant des barrages, en creusant des terriers, en abattant des arbres, ce véritable architecte du paysage qu’est le castor occasionne également des dégâts aux chemins agricoles, aux routes vicinales ainsi qu’à des ouvrages de protection contre les crues situés à proximité immédiate des cours d’eau. Dégâts qui ne sont pas pour l’heure pris en charge par les collectivités publiques.

Le Plan Castor de l’OFEV , qui régit la gestion de ce mammifère, vient d’être revu et corrigé. Il prévoit diverses mesures de prévention, dont le tir des auteurs de graves déprédations, voire l’élimination de l’ensemble d’une colonie qui menacerait des infrastructures d’intérêt public. Une solution extrême qui risque de ne plaire ni aux castors (évidemment!) ni à la majorité de la population qui reste très attachée à cet acteur-phare de la biodiversité.

«On tire bien les autres espèces, alors pourquoi pas le castor si ça fait sens?»

Christof Angst, biologiste responsable du Service Conseil Castor.

Christof Angst, biologiste responsable du Service Conseil Castor.

Le nouveau Plan Castor de la Confédération prévoit, entre autres, la possibilité de tirer ces rongeurs pourtant protégés. Que vous inspire cette proposition?

Ce n’est pas nouveau! Cette mesure figure dans la loi sur la chasse depuis 1986. Et en 2012, l’ordonnance a encore été modifiée pour qu’on puisse aussi réguler l’espèce. Même si ces animaux sont protégés – comme c’est aussi le cas pour le loup, le lynx ou l’ours -, la Confédération et les cantons doivent veiller à ce que ceux-ci ne fassent pas trop de dégâts. Et dans le pire des cas, la dernière mesure envisagée, c’est toujours le tir!

Solution ultime dont le loup justement est souvent victime…

C’est clair. Mais les collectivités publiques doivent résoudre les conflits que créent ces animaux malgré eux.

Ne craignez-vous pas que cette mesure irrite la population qui est, comme on le sait, très attachée à ce sympathique mammifère?

Je suis convaincu que cette mesure va être pas mal discutée parce que le castor est vraiment très, très aimé par la population. Mais on tire bien les autres espèces, alors pourquoi pas le castor si ça fait sens?

En cinquante ans, la population de ces rongeurs est passée de 150 à 2800. Y aurait-il alors trop de castors en Suisse?

Non. On ne peut d’ailleurs pas avoir des surpopulations de castors comme cela peut arriver pour les souris dans les caves ou les campagnols dans les champs. Parce que cette espèce s’autorégule. Aujourd’hui, la population de castors est bien répartie sur tout le territoire suisse, mais il reste encore beaucoup, beaucoup de cours d’eau à coloniser.

N’est-ce tout de même pas cette augmentation de la population qui est à l’origine de la recrudescence des conflits?

Oui et non. Prenez le canton de Berne, par exemple: la population de castors y a plus que doublé depuis 2008, mais les dégâts, eux, n’ont pas augmenté dans la même proportion. En fait, plus les cours d’eau que cet animal colonise sont naturels, moins il occasionne de dégâts.

On peut également se demander si une telle mesure est véritablement efficace puisque des expériences similaires menées dans les pays voisins n’ont pas donné les résultats escomptés!

Effectivement, on ne va jamais résoudre les problèmes seulement avec les tirs. Il faut toujours que la décision soit liée à des concepts à long terme. Si on élimine toute une famille à un endroit, ça ne servira à rien parce que plein de jeunes sont prêts à recoloniser ce site vide par la suite…

Vous avez parlé de mesures à long terme. Quelles sont-elles?

Réaménager les berges pour laisser davantage de place aux cours d’eau et donc aux castors. Ces mesures sont d’ailleurs inscrites dans la loi et elles sont actuellement au centre d’un vif débat politique entre agriculture et protection des eaux. Je me demande où l’on va avec ça… Mais la loi précise que chaque cours d’eau, qu’on le revitalise ou non, doit avoir plus d’espace sur ses rives. Avec une telle mesure, on éviterait déjà la grande majorité des conflits que l’on aurait autrement avec les castors.

Avec cette polémique se pose bien évidemment la question de la pertinence de la réintroduction du castor…

La question ne se pose pas tant l’influence du castor sur son environnement est positive. Avec toutes ses activités, il renforce et booste la biodiversité. Pour les batraciens, on a des explosions de la reproduction. Nous, avec nos trax, on ne pourrait jamais parvenir à un tel résultat. Et si on essayait quand même de le faire, ça coûterait très cher, alors que les castors, eux, travaillent gratis!

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner