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13 juillet 2015

Une autruche dans mon jardin

Pourquoi s’en tenir aux chevaux et aux moutons? A l’instar de Pascal Michaud, Joseph Noirjean et Anita Hirschi, certains Helvètes préfèrent adopter des espèces un tantinet plus singulières...

Des autruches dans un enclos
Avec son élevage d’autruches, Joseph Noirjean passe peut-être pour un original aux yeux de ses voisins.

Accueillir un raton laveur, un pélican ou un hippopotame nain dans son jardin? Et pourquoi pas, après tout! Quand il s’agit de peupler leurs champs ou leurs terrains, certains Suisses choisissent de miser sur l’originalité. Que ce soit dans le but de proposer des activités inédites à leurs compatriotes – qui auraient par exemple envie de troquer leur cheval contre un chameau – de commercialiser une viande peut-être méconnue des Helvètes, ou tout simplement de se familiariser avec une espèce plus fantaisiste que les vaches ou les cochons…

Mais attention, ne détient pas un crocodile ou un manchot qui veut! Entrée en vigueur en 2008, la nouvelle ordonnance édictée par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) fixe des exigences très strictes quant à la détention et au traitement des animaux sauvages. Autorisations délivrées par les vétérinaires cantonaux après visite des lieux, formations spécifiques à l’espèce choisie pour les futurs propriétaires, voire expertise d’un spécialiste indépendant, tout dépend de l’animal que l’on a choisi d’adopter (lire encadré).

D’où la nécessité de bien se renseigner en amont,

met en garde Nathalie Rochat, porte-parole de l’OSAV. Elle rappelle également que le bien-être de la bête occupe une place centrale dans la législation suisse.

Demandes insolites

Les demandes les plus singulières déposés auprès des vétérinaires cantonaux? Aux côtés d’espèces relativement connues comme les bisons et les reptiles, on en voit apparaître de plus insolites comme les rennes, les hérissons africains et les wallabies. Dans le canton de Genève, on signale également des demandes de détention de visons, d’écureuils volants et de chiens de prairie. Aucune n’a en revanche été finalisée, les exigences légales ayant été considérées comme trop contraignantes par les requérants.

«Je reçois de nombreuses classes en course d’école»

Ce n’est pas tous les jours que l’on se fait picorer les doigts par de jeunes autruchons! «En fait, tout comme leurs parents et les pies, ils sont attirés par ce qui brille: bagues, montres, tissu blanc, tout y passe», explique Joseph Noirjean. Voilà près de vingt ans que le Jurassien a introduit cet oiseau d’origine africaine sur son domaine de Lajoux, dans les Franches-Montagnes.

«A l’époque, je possédais déjà des vaches et des chevaux, et je cherchais un revenu annexe. Il y avait alors un boom d’éleveurs d’autruches en Suisse. Comme j’ai toujours aimé cet animal, j’en ai acheté quatre et je me suis lancé.» Aujourd’hui, il a abandonné les bovins et les équidés, et plus d’une vingtaine d’impressionnants volatiles déambulent sur son terrain. Les autruchons, presque aussi nombreux, occupent pour l’heure une nurserie avant de pouvoir rejoindre leurs parents à l’extérieur.

Les oeufs sous une lampe chauffante
Un seul œuf d’autruche suffit pour faire une omelette pour 12 convives.

«Mon but, c’est de parvenir à tourner financièrement avec l’élevage.» De l’œuf à la viande, en passant par les plumes, il commercialise donc l’ensemble de l’animal. Tout en conservant une petite troupe («Elle me survivra certainement: les autruches peuvent vivre jusqu’à l’âge de 60 ans!») pour le plus grand bonheur des visiteurs qui, en sus d’une nuit dans la paille ou d’un gueuleton à base de saucisson et d’œufs d’autruche – un seul suffit pour concocter une omelette pour douze personnes! – peuvent en apprendre davantage sur cet étrange oiseau lors d’un tour guidé.

«Je reçois environ 6000 personnes par an, dont de nombreuses classes en course d’école.» Les autruches, quant à elles, ne manquent pas d’espace pour gambader… et se chamailler! «Notamment les femelles: chaque mâle a son harem, mais la préférée, la dominante, doit souvent se battre pour défendre sa place.»

La tête d'une autruche en gros plan.
Les autruches sont très curieuses et attirées par ce qui brille.

Côté besogne, Joseph Noirjean assure que ses bêtes lui demandent moins d’entretien que les vaches. «Je leur donne à manger en fin de journée, en fonction de la saison. Sinon elles broutent l’herbe des champs, quand elle n’est pas trop haute. Je dois régulièrement la faucher.» Jamais peur de se prendre un coup de bec? «Non, de leur part, c’est simplement un signe de curiosité quand elles voient quelque chose qui brille. En revanche, un coup de patte peut être fatal, même pour un lion: elles peuvent facilement l’éventrer…» Bien protégées par cette technique de défense ainsi que par leur rapidité et leur endurance à la course, elles se débarrassent facilement de leurs prédateurs. Mais que l’on se rassure, chez Joseph Noirjean, elles sont bien gardées!

«Nous avons sauvé de nombreux animaux»

Anita Hirschi dans un pré, tenant son chameau, souriante
Anita Hirschi récupère les animaux dont les zoos ne veulent plus, comme ici deux chameaux.

Une véritable arche de Noé, version terre ferme (lien en allemand)! Avec ses 160 bêtes réparties sur trois hectares et demi, voilà comment l’on pourrait qualifier le jardin d’Anita Hirschi. A Lamboing (BE), sur le plateau de Diesse, les oies, les paons, les chevaux et les cochons côtoient les alpagas, les chameaux, les lynx et les lémuriens... «Quand nous avons acquis ce terrain en 1997, avec mon compagnon, nous pensions simplement qu’il serait parfait pour notre élevage de chiens de traîneau, explique la Biennoise d’origine. Puis un jour, un ami nous a demandé si nous pouvions recueillir un cochon d’Inde.

De fil en aiguille, nous avons donc commencé à récupérer des petites bêtes, puis des plus grosses.»

Aujourd’hui, les zoos prennent directement contact avec eux lorsqu’ils souhaitent se débarrasser d’espèces qui ne suscitent plus le même intérêt auprès du public. «Nous avons ainsi pu sauver de nombreux animaux», se réjouit Anita Hirschi, amoureuse des bêtes depuis l’enfance. Elle a donc peu hésité lorsqu’il s’est agi d’accueillir deux lynx en fin de course dans son jardin.

Tant que notre infrastructure nous le permet et que nous pouvons leur offrir une bonne qualité de vie, nous les prenons!»

Quant aux chameaux, il s’agissait d’un vieux rêve. «En revenant d’un voyage dans le Sahara, nous envisagions sérieusement d’en faire venir de là-bas. Puis un zoo nous a appelés, pour nous dire qu’il y en avait deux à disposition…»

Il faut dire que le plateau de Diesse se prête bien à la randonnée en compagnie des camélidés. Une activité qu’Anita Hirschi propose depuis sept ans à ses visiteurs. Sûr qu’une ferme-zoo de cette envergure nécessite un sérieux entretien! «Il faut nettoyer chaque jour tous les enclos», confirme la Biennoise, qui travaille par ailleurs à plein temps comme déléguée médicale. «Je dors très peu.» Heureusement, deux apprentis sont là pour l’épauler.

Question finances, certains animaux, comme les lémuriens, reçoivent le soutien de parrains ou marraines. Sinon, tout le bénéfice des balades à dos de chameau et des visites du jardin passe dans l’achat de nourriture pour les bêtes ou pour un prochain projet. D’ailleurs, on lui a récemment demandé si elle serait prête à accueillir un lion, un léopard, ou encore deux pumas… «Malheureusement, je n’ai plus vraiment de place. Sinon, je les aurais certainement pris!» Et son voisinage, que pense-t-il de tout cela? »Je dois passer pour une cinglée aux yeux de certains!»

«J’ai eu envie d’innover»

Pascal Michaud dans l'enclos de ses wallabies
Pascal Michaud et sa femme sont tombés amoureux des wallabies.

Des poules, des ânes, des moutons... et des wallabies! Sur les terrains exploités par Pascal Michaud, les animaux se suivent, mais ne se ressemblent pas. Et quelle n’est pas la surprise des randonneurs qui se lancent sur le sentier des gorges de l’Orbe de se retrouver, au détour d’un chemin, nez à nez avec des kangourous, même en modèle réduit... Voilà plus de six mois que l’agriculteur vaudois a installé ces petits marsupiaux australiens, sans aucune intention d’ouvrir un parc animalier ni d’en commercialiser la viande, dans un ancien parc aux daims.

Quand j’ai récupéré ce terrain en novembre, j’ai eu envie d’innover.

Un copain avait des wallabies, et ma femme et moi sommes tombés amoureux de ces bêtes. Ça nous change, un peu d’exotisme! J’en ai donc récupéré six auprès de l’ami en question, ainsi qu’un lièvre de Patagonie.» Un étrange animal aux pattes disproportionnées trottine en effet parmi les marsupiaux. Qui, timides, tardent à venir à chercher leur pitance. Pourtant, leur propriétaire ne manque pas d’ingéniosité pour rendre leur repas plus agréable. «Je me suis rendu compte qu’ils adoraient les feuilles de noisetiers, explique-t-il en fixant quelques branches dans un tuyau dressé. Voilà, comme ça, ils ont leur petit arbuste!»

Peu à peu, les wallabies s’approchent du noisetier de fortune, ainsi que des morceaux de carottes et des granulés que Pascal Michaud a déposés dans leur mangeoire. «Je leur cause pour les rassurer: ils savent que c’est moi. Allez, venez les mamans!» Les trois femelles qui portent encore un petit dans leur poche hésitent à se rapprocher des humains.

Outre la nourriture que leur donne chaque jour l’agriculteur, les petits kangourous disposent d’environ 2000 mètres carrés d’herbes à brouter. Un terrain naturel et diversifié que le vétérinaire cantonal est bien entendu venu contrôler afin de délivrer à Pascal Michaud l’autorisation d’adopter ses bêtes. «J’ai aussi dû suivre un cours à Bâle pour apprendre à m’en occuper.» Et il en prend bien soin: afin de les protéger d’éventuels prédateurs, il a grillagé la zone avec une barrière électrique.

Avec les petits bouts de chou, il ne faudrait pas qu’un renard puisse entrer!»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Wavre