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14 juillet 2014

Une balade en Valais en faisant la cueillette

Pour autant que l’on s’y connaisse un brin, la nature est un véritable garde-manger! Rando aromatique à Evolène (VS), le long de la Borgne, dans les pâturages multicolores. Avec deux herboristes valaisannes et gourmandes.

Marlène Galletti et Rose Panchard sont toutes deux accompagnatrices de montagne et herboristes de l’Ecole lyonnaise de plantes médicinales.
Marlène Galletti et Rose Panchard sont toutes deux accompagnatrices de montagne et herboristes de l’Ecole lyonnaise de plantes médicinales.

Partir en balade aromatique, c’est prendre le risque de marcher lentement et de s’arrêter souvent. Tant mieux! Sûr qu’avec Rose Panchard et Marlène Galletti, toutes deux accompagnatrices en montagne et fines fleurs de l’herboristerie, chaque pas révèle un trésor végétal.

Tiens, à peine quitté le parking d’Evolène pour rejoindre le pont sur la Borgne, juste en dessous du village, que l’on se penche déjà sur une brassée de berces patte d’ours. «Cette plante est très bonne avec son léger goût de mandarine. Mais mieux vaut cueillir les jeunes pousses, plus tendres. On peut les croquer crues, pas besoin de les blanchir», explique Marlène Galletti, le regard aussi cristallin qu’un torrent de montagne.

Car cette plante de la famille des apiacées est moins digeste à maturité (à moins d’être blanchie justement et cuisinée en gratin). Par contre ses boutons floraux sont très toniques. «Les inflorescences fermées contiennent tout le potentiel de la future fleur. C’est mieux que le ginseng!» poursuit Marlène en inspectant chaque feuille pour s’assurer qu’elles ne sont pas couvertes de poux ou de pucerons. La cueillette est aussitôt enfournée dans un sac de toile.

Rose Panchard remplit ses petits sacs de verdure odorante.
Rose Panchard remplit ses petits sacs de verdure odorante.

Mais déjà Rose Panchard s’accroupit quelques mètres plus loin devant de petites ombelles au rose délicat. Ce ne sont pas les fleurs qui l’intéressent, mais les graines. «C’est le carvi ou cumin des prés. Je fais mes réserves pour l’année. Je sèche les graines sur un linge, puis les mets dans un bocal. C’est délicieux avec des œufs au plat.»

Nouvelle récolte qui se glisse dans un deuxième sac. Car les deux cueilleuses sont équipées d’une ribambelle de contenants (en toile ou en papier, jamais en plastique), afin de séparer les différentes plantes pour éviter le tri fastidieux à l’arrivée.

On reprend la balade, franchit le pont avant de suivre le chemin sur la rive gauche de la rivière. Juku, joyeux berger du Kirghizstan, ouvre la marche sur le sentier terreux qui monte légèrement, laissant sur le côté d’anciens talus à fumier.

La présence de chénopodes, rumex et autres orties est un signe qui ne trompe pas. «Ce sont des plantes qui aiment les déjections azotées des animaux. Elles poussent toujours près des écuries», explique Marlène qui en profite pour faire une provision de cet ancêtre de l’épinard, également appelé chénopode Bon-Henri, parce que le roi Henri IV l’appréciait tellement qu’il en faisait cultiver dans son jardin au XVIe siècle déjà!

A la hauteur d’une ancienne grange-écurie, on bifurque à droite pour monter entre le velours des hautes herbes multicolores, ombellifères, géraniums, renoncules et autres trolles dorés, à ne pas cueillir ceux-là – «ça donne la diarrhée aux veaux et à nous aussi!»

Des odeurs de miel flottent dans les airs, ça bourdonne, ça vibrionne de partout, abeilles et papillons s’affairent dans le soleil. «Ici, la nature est un vrai garde-manger. On trouve de tout sur une petite boucle de quelques kilomètres. C’est une vallée préservée du tourisme de masse, où on continue de faire de l’élevage et les foins, et où le sol n’est pas fumé à outrance. Ce qui explique l’incroyable variété de ces prairies extensives qui comptent plus de quarante plantes différentes», soulignent les deux amoureuses du val d’Hérens.

Boutons de silène au goût de petit pois, sarriette poivrée, alchémille aux feuilles joliment lobées comme un manteau de dame – la plante astringente est d’ailleurs utilisée en cosmétique et en phytothérapie pour tous les problèmes féminins. Les sacs se remplissent de verdure odorante.

Mais on s’en doute. Mieux vaut ne pas partir seul faire sa cueillette, sans connaissances préalables. Car si la plupart des plantes sont de délicieuses comestibles, elles ont aussi quelques faux-amis très toxiques. Ainsi les rhinanthes crête de coq sont non seulement envahissantes, mais n’ont aucun intérêt gustatif ou médicinal. Les tiges d’euphorbe contiennent un latex corrosif, utiles contre les verrues, mais pas dans l’assiette. Et l’envoûtante parisette cache dans son calice symétrique une baie noire fortement toxique. «Il y a plus d’accidents avec les plantes qu’avec les champignons. Il faut être sûr à 100% avant de les cueillir», précise Marlène. De même qu’il est préférable de ramasser les plantes en retrait des chemins, plutôt que sur les lieux de passage, pour éviter les marquages de territoire des renards.

La récolte du jour.
La récolte du jour.
Des fleurs comestibles.
Des fleurs comestibles.

Le chemin, dans l’ombre verte des bouleaux et des mélèzes, redescend tranquillement vers la rivière et rejoint le sentier riverain. Qu’il suffit de suivre jusqu’à une place de pique-nique, avec ses tables et son coin pour le feu. L’endroit idéal pour apprêter la cueillette du jour! Les deux herboristes se mettent aux fourneaux, hachent menu, touillent, assaisonnent et décorent… avec des fleurs! Car il y a aussi ces plantes que les deux spécialistes de l’Ecole lyonnaise de plantes médicinales ont cueillies pour la seule beauté d’une corolle. Comme le lotier corniculé, parfois utilisé en infusion calmante, mais dont les pétales jaunes légèrement renflés sont très décoratifs. Idem avec les myosotis, les fleurs de sauge sauvage ou la bleue raiponce et sa collerette de bractées, qui ravit le regard. De quoi enjoliver quelques toasts au sérac et une alléchante omelette tournée sur le pouce.

Marlène Galletti prépare un pesto de plantes à tartiner sur des tranches de seigle aux noix.
Marlène Galletti prépare un pesto de plantes à tartiner sur des tranches de seigle aux noix.
Les fleurs ramassées lors de la balade enjolivent quelques toasts au sérac.
Les fleurs ramassées lors de la balade enjolivent quelques toasts au sérac.

«On a toujours été dans les plantes, élevées et soignées par elles. Nos familles les ramassaient déjà et la vie nous y a ramenées», souligne Rose en sortant de son sac une gourde d’eau fraîche aromatisée de quelques feuilles de verveine citronnée. Requinqués, on peut alors revenir par le deuxième pont, à peine plus loin, sous le front des Dents-de-Veisivi.

On retrouve le grondement de la Borgne qui descend des glaciers d’Arolla et de Ferpècle, roule de son gris laiteux, déborde parfois sans prévenir, emportant mélèzes et bouts de pâturage. Mieux vaut ne pas s’aventurer sur ses berges, mais rester sur le chemin qui la longe, cette fois du côté droit.

Un chemin d’herbe douce, comme une moquette de salon avec, par endroits, des dépôts de limon aussi fin que du sable des Caraïbes. Il faut revenir quand la lumière se fait rasante, que les ombelles frisent au soleil. Et que l’on ne résiste plus à l’envie de marcher pieds nus pour un massage nature, avec même un petit cours d’eau fringante, un peu plus loin, pour faire trempette.

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens