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10 octobre 2016

Une banane qui a tout bon

Toujours plus social et écologique: Migros propose actuellement des bananes issues d’un projet pilote du WWF, qui va encore plus loin en termes de production responsable. Visite guidée des plantations en Colombie, là où débute le long périple des bananes vendues en Suisse.

Herbert Bolliger
Herbert Bolliger, directeur général de Migros,s'entretient avec Jamie Salas cueilleur de bananes.

Pratique, saine et digeste, la banane est une véritable star au royaume des fruits. Des chansons entières, fredonnées par petits et grands, lui sont dédiées; elle est à la base d’expressions fameuses dans la langue de Shake­speare («they go bananas», disent les Anglais en parlant de quelqu’un qui perd la tête)

On dit que la banane rend heureux. Sa peau elle-même,réputée faire briller le cuir des chaussures, est source de satisfaction. Et pourtant, les origines de cette beauté exotique sont souvent méconnues.

La cime des petits
bananiers peut atteindre jusqu’à 5 mètres de hauteur dans le ciel bleu.
La cime des petits bananiers peut atteindre jusqu’à 5 mètres de hauteur dans le ciel bleu.

Vues du ciel, les plantations de bananes ressemblent à des pelouses bien tenues: placées à intervalles réguliers, les plants poussent en rangs ordonnés (les bananiers se multiplient de façon végétative). Les roues de l’avion effleurent l’asphalte: nous sommes arrivés à Santa Marta en Colombie, notre destination.

Quelques stations balnéaires, ainsi que le parc national Tayrona, tout proche, attirent depuis quelques années les touristes vers cette ville de la côte caribéenne, longtemps délaissée par les étrangers.

Il faut dire que les fléaux qui décimaient naguère cette «république bananière» étaient loin d’être négligeables: conflit armé, corruption, enlèvements, cartels de narcotrafiquants… Jusque dans les années nonante, les belles rangées de bananiers étaient presque les seules à échapper au chaos ambiant.

Un minibus nous amène jusqu’à la Finca Sami, une plantation de bananes qui, malgré ses 700 hectares – l’équivalent d’une centaine de terrains de football –, est une petite exploitation comparée à d’autres. Si la paix règne aujourd’hui dans la région comme dans l’ensemble du pays, une grande partie de la population rurale continue de vivre dans la pauvreté.

Dans ces territoires où le travail est rare, la banane est une source essentielle d’emplois. Le climat de Santa Marta est chaud et humide, et c’est grâce aux efforts et à la sueur des cueilleurs, laveurs, empaqueteurs et autres transporteurs que les Européens peuvent chaque jour trouver sur les étals des magasins des bananes ni trop vertes ni trop mûres.

300 mesures prises de la production à la vente

A Migros, le fruit jaune, chouchou des Suisses, est l’article qui enregistre le meilleur chiffre d’affaires de l’assortiment. Mais cette belle image est ternie par les conditions trop souvent problématiques de production, associant exploitation, déforestation, usage de pesticides et gaspillage d’eau.

C’est la raison pour laquelle le détaillant helvétique s’est engagé, dans le cadre de son programme Génération M, à ce que toutes les bananes vendues dans ses magasins satisfassent à un standard de durabilité encore plus strict d’ici à fin 2017, qu’elles soient ou non cultivées selon les directives Bio ou Max Havelaar. Ainsi, encore plus de mesures sociales et écologiques mises au point par le WWF devront être appliquées tout au long de la production, la transformation et le transport des bananes.

Pour ce projet à forte portée symbolique, les responsables des produits et de la durabilité ont fait le déplacement jusqu’à la Finca Sami, avec Herbert Bolliger, le chef de Migros en personne. Ce dernier a en effet souhaité se faire une idée des lieux. Il profite du trajet en minibus pour s’entretenir avec Johan Linden, directeur de l’exploitation de l’entreprise Dole, autre partie prenante du projet.

Les détaillants qui s’intéressent à ce qui se passe dans les plantations de bananes se comptent sur les doigts de la main à l’échelle de la planète – la plupart se contentent d’un certificat»,

explique le Suédois, qui se réjouit d’autant plus que le projet pilote ait trouvé en Migros un partenaire digne de ce nom.

L’initiative réunit trente-deux fermes en Colombie et en Equateur. Elles possédaient toutes, lors du lancement, la certification «Rainforest Alliance», garantissant que leurs exploitations ne contribuent pas à la déforestation de la forêt amazonienne, et qu’elles respectent les exigences écologiques, sociales et économiques de la norme SAN pour une agriculture durable.

Aujourd’hui, les gérants d’exploitation, dans le cadre d’un processus de monitoring des plus rigoureux, bénéficient en permanence des conseils et du soutien des spécialistes du WWF pour la mise en œuvre progressive des 300 mesures supplémentaires. Celles-ci concernent aussi bien la protection de la faune et de la flore que l’instauration de conditions de travail améliorant la santé et la sécurité des employés.

La banane idéale

Une infrutescence de bananier peut peser jusqu’à 40 kilos. Le ruban rouge indique l’âge de l’arbrisseau.
Une infrutescence de bananier peut peser jusqu’à 40 kilos. Le ruban rouge indique l’âge de l’arbrisseau.

Un comité d’accueil attend les voyageurs à l’entrée de la Finca: ces derniers reçoivent une paire de bottes – les serpents ne manquent pas sur la plantation – avant d’être aspergés de spray anti-moustiques. Puis, le groupe se met en route sur les petits sentiers qui sillonnent la forêt de bananiers. Des rubans de couleur indiquent l’âge des différents arbustes, hauts d’environ 3 à 5 mètres.

Leur durée de vie est d’environ trente-trois semaines: au bout de vingt semaines, ils donnent une grosse fleur rouge d’où sortiront bientôt les fruits – autrement dit, les bananes, aussi appelées «doigts». Il faut entre dix et vingt doigts pour former une main. Une infrutescence produit plusieurs mains et peut peser jusqu’à 40 kilos. «Les bananes mûrissent en une douzaine de semaines, explique un collaborateur.

Elles commencent par pousser vers le bas, mais très vite, se tournent vers le haut pour chercher la lumière. D’où leur forme courbe caractéristique.»

Une gaine de plastique protège les précieux fruits des insectes et des intempéries. Tel la sorcière de Hansel et Gretel, le fermier, à partir de la dixième semaine de maturation, vérifie régulièrement l’épaisseur des doigts: c’est ce que l’on appelle le calibrage. Une «ordonnance bananière» fixe d’ailleurs avec précision les dimensions que doit présenter la banane idéale et qui détermineront la date de la récolte, au cours de la 31e, 32e ou 33e semaine.

Le cueilleur Yeis Zarate s’apprête à séparer la branche de bananier de la plante.
Le cueilleur Yeis Zarate s’apprête à séparer la branche de bananier de la plante.

Carlos Ariza, Jaime Salas et Yeis Zarate nous montrent comment se déroule la cueillette. Il est à peine plus de 7 heures, mais leurs chemises, dans la chaleur moite du matin, sont déjà imbibées de sueur. Carlos grimpe sur une petite échelle, arrime une chaîne au tronc et détache les bananes à l’aide d’un couteau en forme de demi-lune. Il fait ensuite glisser délicatement les fruits vers ses collègues restés au sol. Puis les choses vont très vite: armés d’une machette, les trois ouvriers abattent le bananier, qui ne fleurit de toute façon qu’une fois dans son existence, et laissent les feuilles au sol pour qu’elles servent d’engrais naturel. Ne reste qu’une petite pousse, qui donnera une nouvelle plante.

Un petit téléphérique transporte les fruits vers la station de lavage.
Un petit téléphérique transporte les fruits vers la station de lavage.

A présent, Jaime et Yeis insèrent des protections de plastique entre les fruits et attachent les lourds régimes de bananes à une barre pour l’emmener ensemble au point de chargement le plus proche. Autrefois, racontent-ils, ils portaient seuls 40 kilos de bananes sur l’épaule: «Heureusement, ces temps sont révolus.» Une sorte de téléphérique achemine des douzaines de régimes à la station de lavage, dans le cliquetis métallique des rails.

Quasi tout sera réutilisé

Brève pause dans un espace un peu particulier de la plantation: Kelly Navaros, responsable du projet, explique qu’une zone protégée large de 15 mètres a été instaurée de part et d’autre du fleuve Rio Frio. La jungle ayant été activement renaturalisée avec des plantes locales, plus de 268 espèces différentes ont pu trouver à nouveau refuge ici. D’une manière générale, le projet modèle du WWF a permis d’empêcher l’utilisation de produits phytosanitaires classés dangereux par l’OMS. Des bilans de santé ont été mis en place pour les employés, et des douches et des lave-linge installés sur le territoire de la plantation.

L’eau du bain des bananes est réutilisée à 80%.
L’eau du bain des bananes est réutilisée à 80%.

Mais revenons à nos bananes, qui ont entre-temps été séparées de leur tige et plongées en grappes dans des bassins remplis d’eau. La mousse et le plastique qui protégeaient les fruits ont été placés dans les stations de recyclage des déchets, elles aussi récemment construites. De même, l’eau du «bain» est désormais réutilisée à 80%: elle sera filtrée pour être débarrassée du latex qui s’est détaché des bananes, puis à nouveau pompée dans les bassins une fois propre. Ainsi, la quantité d’eau qui était auparavant consommée en une journée suffit maintenant amplement pour plus d’une semaine.

Trois fois moins d’émission de CO2

L’étiquette est pourvue d’un code pour la traçabilité.
L’étiquette est pourvue d’un code pour la traçabilité.

Les employés chargés du conditionnement étiquettent les fruits avec les codes Migros garantissant la traçabilité du produit. Ils placent ensuite le tout, non dans des caisses en carton, mais dans des récipients en plastique réutilisables conçus spécialement pour Migros.

C’est sans doute l’une des idées les plus innovantes que j’aie pu voir dans l’histoire de la banane des cinquante dernières années»,

s’enthousiasme Renato Acuña, président Fresh Fruit Amérique latine chez Dole. De fait, grâce à un circuit fermé qui prévoit le rapatriement par porte-conteneurs des palettes de plastique, le détaillant suisse économise plus d’un million de cartons et divise ses émissions de CO2 par trois.

Luis Ospino prépare les bananes au voyage.
Luis Ospino prépare les bananes au voyage.

Seul inconvénient: les autorités anti-­drogue du port de Santa Maria, avec lesquelles on ne badine pas, ont moyennement apprécié ces supports difficilement démontables. Mais là encore, une solution a pu être trouvée en installant de nombreuses caméras qui surveillent désormais les opérations d’empaquetage directement sur la plantation.

C’est presque la fin du voyage: les bananes arrivent à la mûrisserie de Migros à Gossau, où elles resteront quatre à sept jours avant d’être proposées à la vente en magasin.
C’est presque la fin du voyage: les bananes arrivent à la mûrisserie de Migros à Gossau, où elles resteront quatre à sept jours avant d’être proposées à la vente en magasin.

Une fois parties de Santa Marta, les bananes Cavendish encore vertes voyageront treize jours pour atteindre, le port d’Anvers, en Belgique. De là, elles seront acheminées vers les mûrisseries de Migros à Gossau, Schönbühl, Lucerne ou encore Genève.

Elles y achèveront leur maturation en quatre à sept jours, avant de terminer leur voyage dans les magasins Migros. Pourtant, malgré tous les kilomètres parcourus, le client qui se rend à Migros en voiture émet en moyenne plus de CO2 par banane que ne le fait l’ensemble du voyage Colombie-Europe effectué en bateau.

Après avoir visité plusieurs plantations et discuté avec de nombreux responsables locaux, la délégation suisse a elle aussi atteint son but: «Les chiffres fournis sur un papier ne suffisent pas, l’impression que l’on peut se faire sur place est bien plus déterminante», affirme Herbert Bolliger.

Lui-même juge extrêmement positive l’atmosphère qui règne sur les exploitations. Il est ravi de constater que la mise en œuvre du projet pilote progresse sans encombre et se réjouit de pouvoir bientôt, grâce aux codes des bananes, revivre virtuellement son beau voyage à la Finca Sami, terre d’origine des précieux fruits jaunes…

Après le mûrissement, les bananes sont emballées et acheminées vers les magasins.
Après le mûrissement, les bananes sont emballées et acheminées vers les magasins.

Auteur: Nina Siegrist

Photographe: Véronique Hoegger