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19 janvier 2015

Une châtelaine pour Chillon

Directrice de la fondation du célèbre château lémanique succédant au remuant Jean-Pierre Pastori, Marta dos Santos y œuvre dans l’ombre depuis longtemps déjà.

Marta dos Santos devant le château de Chillon
Marta dos Santos se sent dans son élément au château de Chillon.

Coïncidence intrigante, neuf mois avant que Marta dos Santos ne reprenne la direction de la Fondation du château de Chillon début septembre, un homonyme se prénommant Filipe devenait conservateur de celui de Gruyères. «En plus, il vient de la même petite ville que moi, Covilhã, au centre du Portugal.» Mais cela, la jeune femme de 41 ans aux yeux clairs et aux cheveux châtains ne l’a appris qu’en Suisse où elle a rencontré son collègue pour la première fois.

Leurs parcours montrent cependant quelques similitudes supplémentaires. Une arrivée en Suisse à la préadolescence, par exemple. Pour Marta dos Santos, c’était à l’âge de 13 ans, en 1987. Et si elle préfère les histoires de chevaliers à celles de princesses, elle revendique aussi son caractère de battante. «Mon père travaillait comme électricien. Je parlais déjà le français. Par contre, pour l’allemand que je n’avais jamais étudié, il a fallu m’accrocher.» L’une de ses trois sœurs, Cristina, s’est mieux acclimatée en Belgique, où elle est juriste. Marta est restée, persuadant son père de sa volonté d’étudier après sa scolarité obligatoire. «Avec Cristina, on travaillait le week-end dans un restaurant de Monthey. J’ai reçu une bourse et j’ai pu entrer au collège de Saint-Maurice.»

Passionnée d’histoire

Une maturité socio-économique en poche, elle choisit de suivre l’histoire de l’art à l’Université de Lausanne, par «passion». De Chillon, elle ne connaît alors que le nom. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire un mémoire sur la propagande royale dans l’art de Louis XIV, dans lequel il est tout de même un peu question d’un château, Versailles. «Naturellement Chillon, de par ses défenses intactes et sa situation géographique exceptionnelle, a quelque chose d’unique.

Même en 1536, lors de l’annexion du Pays de Vaud par les Bernois, l’enceinte ne subit pas de dégâts majeurs.»

Travaillant comme comptable dans un cabinet de fiscaliste, Marta dos Santos passe un brevet fédéral en finance et comptabilité après sa licence en lettres. «C’est alors que je tombe sur une annonce pour un poste d’adjoint à la direction de Chillon.» Nous sommes en 2002. Marta dos Santos n’a encore jamais visité le joyau médiéval des bords du Léman. «Enfin, peut-être une fois, en famille longtemps auparavant. En tout cas, habitant enfant en Valais, je n’avais pas eu le plaisir de la traditionnelle course d’école que font tous les écoliers vaudois.»

Elle se dit pourtant que ce poste est pour elle, puisqu’il y faut à la fois une passionnée d’histoire et quelqu’un au bénéfice de compétences administratives et financières. «Jusque-là, le château de Chillon, propriété de l’Etat de Vaud, était géré par une association. Dès 2002, fut créée une fondation de droit privé. Même si le canton restait propriétaire, il fallait mettre sur pied l’ensemble d’une nouvelle administration propre.» Robert Herren, ancien intendant, l’engage.

L’an 2008 marque pour la vénérable forteresse une autre période de grands changements avec l’arrivée de Jean-Pierre Pastori qui n’a de cesse de revaloriser les lieux, désirant également augmenter le nombre de visiteurs tout en attirant aussi davantage de Suisses. Devenue directrice adjointe, la jeune femme relève le défi, œuvrant d’arrache-pied avec une commission scientifique composée d’historiens et de médiévistes. Peu à peu s’élabore une muséographie moderne, «une nouvelle façon de raconter le château et son histoire, notamment à travers des films ou des audio-guides tenant compte des différentes cultures.

Un Américain, par exemple, ne visite pas forcément de la même manière qu’un Chinois.»

Une véritable PME

Et ça marche! En une décennie, de 2003 à 2013, le nombre de visites passe de 246 834 à 348 647, alors que celui des visiteurs suisses atteint presque les 85 000 entrées. Avec en plus le développement du merchandising et la création d’une boutique interne, Chillon double ses recettes. Ce qui lui permet désormais de quasiment s’autofinancer. «Nous touchons 250 000 francs du canton pour un fonds de restauration sur un budget annuel de 5 millions, correspondant notamment aux salaires d’une cinquantaine de personnes. Une véritable petite PME», sourit la directrice.

Une PME parfaitement internationale: plus de 70% des visiteurs étant des touristes étrangers (et 30% des groupes), une bonne partie des employés est logiquement d’origine étrangère. D’où l’amusement de Marta dos Santos face aux rares étonnements de voir une femme d’origine portugaise à la tête d’un des monuments devenus un symbole de la suissitude locale. «Je ne me suis jamais sentie étrangère en Suisse de toute façon. Et puis, même après douze ans sur place, je trouve que c’est un honneur de travailler dans un lieu aussi magique et unique. C’est ce que je me dis à chaque fois que j’entre dans ce bureau et contemple la vue magnifique sur le lac. Ou encore en fin de journée, lorsque le public est parti et que ces murs retrouvent leur quiétude.»

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Mathieu Rod