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13 juin 2016

Une «coloc» pas comme les autres

A Yverdon-les-Bains (VD), la colocation Rubis réunit sous le même toit des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. C’est la seconde du genre à ouvrir ses portes en Suisse, après un projet pilote de deux ans à Orbe (VD).

Cosmo en train de passer l'aspirateur
Cosmo habite dans 
l’appartement Rubis à Yverdon-les-Bains (VD) avec trois autres personnes atteintes de la 
maladie d’Alzheimer.

De l’extérieur, l’appartement flambant neuf ne laisse apparaître aucun indice. Ici pourtant, au rez-de-chaussée de cet imposant immeuble yverdonnois (VD), résident des colocataires qui partagent un point commun peu ordinaire: ils sont tous les quatre atteints de la maladie d’Alzheimer.

C’est Estelle, stagiaire accompagnante de vie, qui nous ouvre la porte et se charge des présentations. Elle est suivie de la petite chienne Bimba, «la mascotte de la maison». Il est 9 heures, et la petite tribu est en train de prendre le petit-déjeuner autour de la grande table rectangulaire de la pièce commune. «Les repas sont toujours pris en commun», explique la jeune femme qui travaille ici depuis l’inauguration de la structure en janvier dernier.

Au bout de la table, Ruth déballe une boîte de chocolat et lit la carte de vœux qui y est jointe. La grand-maman fête aujourd’hui son 83e anniversaire. «Prenez donc un morceau de chocolat», propose-t-elle tout sourire en dialecte alémanique.

C’est l’un des symptômes de la maladie d’Alzheimer: on a tendance à s’exprimer dans sa langue maternelle

Portrait d'Annelise Givel
Annelise Givel, responsable des colocations Alzheimer.

et d’oublier une seconde que l’on aurait apprise au cours de sa vie», indique Annelise Givel, responsable des colocations Alzheimer auprès de la Fondation Saphir.

Le spacieux appartement de sept pièces est le second du genre en Suisse, après le lancement il y a deux ans du projet nommé Topaze à Orbe (VD), géré par la même fondation. A terme la colocation yverdonnoise – Rubis – pourra accueillir un maximum de six personnes, atteintes de démence mais qui jouissent encore de bonnes conditions physiques et d’une certaine autonomie.

«Les personnes qui vivent ici sont toutes veuves et bénéficiaient d’aides à domicile, explique la responsable. Mais avec le développement de la maladie, les visites se multipliaient… nécessitant dans certains cas jusqu’à quatre consultations par jour, voire plus! Pourtant, leur état de santé physique et cognitif est encore jugé comme trop bon pour se voir acceptées en maison de retraite.

Cet appartement, avec la présence en journée de deux accompagnants et la nuit d’un veilleur, c’est pour elles l’alternative parfaite.»

Des colocataires choisis avec soin

Les quatre seniors ont fait leur entrée petit à petit dans leur nouveau logement. Cosmo, 79 ans, seul homme de la colocation, a inauguré les lieux en début d’année. Il a été rejoint en mars par Ruth. Ces deux dernières semaines, deux nouvelles habitantes se sont ajoutées à la liste: Anne-Marie, 83 ans, et Karine, 82 ans.

Nous veillons à ce qu’il y ait une bonne cohésion de groupe,

explique Annelise Givel. Si une personne ne va pas bien, qu’elle pleure à table, est agitée par exemple, cela pourrait inquiéter les autres membres... Il s’agit donc d’examiner avec soin les profils de chaque candidat.»

Portrait d'Anne-Marie.
Anne-Marie, enseignante à la retraite, participe également à la préparation du repas.

Vers 9 h 30, le repas achevé, chacun retourne à ses occupations. Comme chaque vendredi matin, Cosmo se dirige vers sa chambre pour faire le ménage. Les dames restent elles à table pour aider à la préparation du repas de midi. «C’est ma fille qui m’a proposé de m’installer ici, raconte Karine pendant qu’elle épluche les pommes de terre. Je vivais seul dans le petit village des Rasses (VD).

Aujourd’hui, elle est rassurée de me savoir en bonne compagnie.»

Un souvenir précis du passé

Sa voisine de table Anne-Marie prend en charge la préparation des endives. «Cuisiner n’a jamais été une passion pour moi. J’ai toujours préféré mon travail de maîtresse d’école, confie la grand-maman. Mais au fait, vous travaillez pour quel média?»

Annelise Givel nous avait mis en garde: les personnes atteintes d’Alzheimer gardent généralement un souvenir précis de leur passé. C’est en premier lieu la mémoire immédiate que la maladie affecte. Au point d’oublier parfois une information transmise quelques minutes plus tôt.

Les habitants en sortie commune.
Les habitants de la colocation Rubis bénéficient d’un maximum de liberté afin qu’ils se sentent chez eux.

On sonne à la porte. Une infirmière de la fondation vient contrôler la tension de certains colocataires et préparer leurs médicaments. «En général, ils sont toujours suivis par leur médecin de famille, indique l’accompagnante de vie.

Le but, c’est de leur accorder le maximum de liberté.»

Et pour que chacun se sente ici chez lui, il a la possibilité de meubler et de décorer sa chambre avec ses affaires personnelles.

Une taille familiale

Plus tard, le petit groupe opte pour une promenade dans le parc voisin qui offre une vue majestueuse sur le lac de Neuchâtel. En compagnie de la chienne Bimba, que Cosmo prend plaisir à tenir en laisse.

Portrait d'Estelle
Estelle, stagiaire accompagnante de vie.

«Mon grand-père souffrait aussi d’Alzheimer. Ça m’a incitée à effectuer ici mon stage», confie Estelle. A ses yeux, le point fort de cette structure c’est sa petite taille, qui favorise les liens entre colocataires et accompagnants. «C’est presque comme si nous vivions avec ces personnes. Après quelque temps, on connaît les besoins et envies de chacun.»

De retour à l’intérieur, un fumet se répand déjà dans tout l’appartement. Annelise termine la préparation du repas de midi. -«Il faut entre deux et six mois pour que les colocataires se soient complètement adaptés à leur nouveau mode de vie-, détaille-t-elle en touillant la viande.

L’encadrement constant dont ils bénéficient ici permet de diminuer leur anxiété. Et au final, si tout se passe bien, de freiner les troubles liés à leur maladie.»

La progression de la maladie, elle, ne peut être stoppée. «A partir d’un certain stade, d’autres alternatives, par exemple une entrée en EMS, doivent être envisagées. La Fondation Saphir aide à cette transition.»

Il est midi et les quatre seniors se mettent à table avec leurs deux accompagnantes. Pour nous, il est déjà l’heure de s’en aller. «Revenez nous voir quand vous voulez», lance Ruth au moment des adieux. Et si la coloc’ était une des solutions pour faire face au vieillissement de la population?

«Ce n’est pas une concurrence à l’EMS»

Portait de Nicole Gadient
Nicole Gadient

Nicole Gadient, collaboratrice scientifique à l’Association Alzheimer Suisse, Yverdon-les-Bains.

Quel bilan tirez-_vous, deux ans après le lancement du projet Topaze?

Le bilan est tout à fait positif. Les six colocataires ont trouvé leur place et l’on a pu remarquer une stabilisation de leur état de santé, notamment une baisse de leur niveau d’anxiété. Toutes les dames ont également pris du poids, ce qui est très bon signe! Seules, les personnes atteintes d’Alzheimer ont tendance à moins bien se nourrir. Ici, on les encadre dans leurs activités quotidiennes, telles que la cuisine, les courses ou le ménage.

Cette formule est-elle adaptée à tous?

Elle s’adresse aux personnes atteintes de démence qui possèdent une assez bonne condition physique mais qui ne peuvent plus vivre seules à la maison. Ce n’est pas une concurrence aux EMS! Il s’agit d’offrir la possibilité à ces personnes de vivre le plus longtemps possible à domicile. D’ailleurs, à partir d’un certain stade de progression de la maladie, une entrée en maison de retraite s’impose.

Il y a aussi des avantages financiers?

Selon notre expérience, la colocation est autonome financièrement lorsqu’elle affiche complet. Ensuite, si l’on compare le coût pour chaque colocataire, on remarque qu’il est d’environ 30% inférieur à celui en maison de retraite. Il est toutefois impossible de comparer ces deux types de formules: les accompagnants sont des spécialistes de la démence, mais ils ne sont pas infirmiers. Pour fournir des soins spécifiques et nécessaires, un collaborateur du centre médico-social s’y déplace, comme c’est le cas pour les personnes qui vivent encore dans leur propre logement.

Comment s’habitue-t-on à la colocation?

Cela fonctionne de la même manière que chez les plus jeunes… Certaines personnes sont adaptées à la vie en communauté alors que d’autres préfèrent rester seuls. A Orbe, chaque colocataire possède sa propre chambre, meublée par ses soins. Elle lui permet de s’isoler quand il le désire et d’y recevoir ses proches dans l’intimité.

La colocation d’Orbe est prévue au maximum pour six personnes. Pourquoi?

Nous nous sommes basés sur une étude suédoise qui stipule qu’on ne devrait pas dépasser cette capacité. En accueillant plus de six personnes, on glisse en effet dans une organisation déjà institutionnelle et perd donc l’ambiance quasi familiale de la colocation.

Les six colocataires sont des femmes. Est-ce un hasard?

C’est statistique: il y a davantage de femmes qui vivent seules et qui sont atteintes de démence. Mais l’on pourrait très bien imaginer un homme vivre au milieu de ces dames, comme c’est le cas à Yverdon-les-Bains. Le seul impératif, c’est que l’ensemble des habitants parviennent à bien s’entendre entre eux.

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: François Wavre/Lundi13