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7 novembre 2016

Une famille formidable

Elles sont cinq générations vivantes, pas sous le même toit, mais presque. De l’arrière-arrière-grand-mère, 86 ans, au petit dernier, 10 mois. Portrait d’un clan hors norme originaire de la vallée de Joux (VD) qui a accepté de témoigner.

la famille réunie dans le salon pose avec le sourire
Dans l’ordre des générations: Marie-Hélène Heubi, arrière-arrière-grand-mère de 86 ans, Marlène Berney, 66 ans, Karin Carminati, 45 ans, Aurélie Pasqualino, 23 ans et Elio, 10 mois.

C’est dans la vie de tous les jours que je m’en rends compte. Ce sont les gens qui m’en font prendre conscience, quand ils me demandent: «Comment va la grand-mère?» Laquelle? La mienne, ma mère ou moi?», rigole Karin Carminati, 45 ans et déjà grand-maman.

Oui, dans cette famille, dont la plupart des membres sont installés entre Le Sentier et Le Brassus à la vallée de Joux (VD), les générations se bousculent, se complètent, s’épaulent avec une incroyable longévité.

Une lignée de femmes, quatre générations, toutes devenues mères autour de la vingtaine. Sans pression, par choix et

parce qu’on est en confiance quand on a vu d’autres mères jeunes»,

répond Karin. Mais pour y voir plus clair, il faudrait les présenter comme une frise chronologique.

Dans l’ordre, de mère en fille: Marie-Hélène Heubi, fringante arrière-arrière-grand-mère née en 1930, teinture impeccable, qui descend encore au volant de sa Citroën noire jusqu’à Yverdon, même par brouillard. Marlène Berney, 66 ans, fraîche retraitée qui profite désormais de son temps libre pour voyager avec son mari en camping-car. Karin Carminati, 45 ans, qui travaille à temps partiel au département hospitalité d’une entreprise horlogère, mère de trois enfants, dont Aurélie Pasqualino, 23 ans, qui vient d’entamer la cinquième génération avec Elio, 10 mois flambant neufs.

La petite histoire dans la grande

Du coup, c’est presque un siècle qui sépare l’aïeule du petit dernier. Un siècle, un monde, un gouffre de révolutions sociales et technologiques. Que de visages maternels pour se pencher au-dessus du berceau et donner son avis!

Pour ma part, je ne donne pas de conseils. C’est plutôt les jeunes qui m’apprennent plein de choses,

proteste Marie-Hélène Heubi. Mais pour Elio, difficile de compter les grands-mères… Il a donc fallu renommer cette incroyable constellation familiale: «L’arrière-arrière-grand-mère, c’est ‹mémé›. On appelle l’arrière-grand-mère ‹mamie› et moi, je suis ‹nonna›. Mais comment désigner les grands-mères paternelles? On manque de noms!», sourit Karin. Le vocabulaire est un peu court quand la vie s’allonge.

De même les rôles de chacune qu’il faut redéfinir, réinventer. «J’aimerais bien m’occuper de mon arrière-petit-fils, mais sans prendre la place de ma fille», observe Marlène Berney. Ces femmes devenues grands-mères précocement ne correspondent pas à l’image traditionnelle de l’aînée à chignon blanc qui tricote au coin du feu tout en mitonnant des confitures.

Quand je suis née, ma grand-maman était encore dans la vie active,

explique Aurélie Pasqualino. A 41 ans, elle travaillait à plein temps au secrétariat de l’ébénisterie familiale. Du coup, c’est mon arrière-grand-maman qui avait du temps pour nous. Je me souviens de week-ends où on dormait dans le galetas aménagé, et aussi des tartines sur le canapé le dimanche matin. Que de beaux moments!» Pourtant, cette éducatrice spécialisée est la première de la lignée à avoir déménagé pour s’installer près d’Yverdon.

Trouver sa place dans le giron familial n’est pas une évidence

Une famille aussi étendue, au fond, est-ce une bénédiction ou un fardeau? «Une chance! s’exclame spontanément la jeune femme. Mais c’est vrai que j’avais besoin de mettre un peu de distance avec la vallée de Joux, où tout le monde se connaît. J’étais un peu étouffée par tout ça.»

Difficile aussi parfois de se situer avec tous ces étages générationnels, surtout quand on se retrouve au centre, comme Karin Carminati.

Je suis la fille du milieu avec deux générations au-dessus et deux au-dessous. Ainsi, je me fais du souci pour les aïeuls et pour les petits.

Je n’ai pas assez de temps pour tous et parfois le sentiment de ne pas faire bien partout.»

Mais, on s’en doute, cette collection de femmes est aussi un incroyable réseau de connaissances et d’expériences. Qui se transmettent de génération en génération.

C’est intéressant d’avoir toute cette diversité de points de vue. Ce sont de vrais livres sur pattes, mes grands-mères!»,

rigole Aurélie. Les recettes de cuisine s’échangent (gratin de cornettes à tout, le secret d’une sauce à salade, l’onctueux d’une crème à la hawaïenne), les conseils de jardinage aussi. «Pour la taille et les plantations, je m’adresse toujours à mémé, proche de la nature et qui connaît bien les oiseaux, les fleurs.

Elle a ce savoir des anciens que nous ne connaissons plus»,

souligne Karin Carminati. A 86 ans, Marie-Hélène Heubi incarne la figure tutélaire, tout à la fois farouche, dynamique et généreuse, qui ne craint pas de recevoir encore du monde à sa table ou de s’enfoncer seule dans la forêt du Risoux.

Les mains de chacune des générations posées sur un coussin et photographiées de haut.
Dans cette famille, les générations se côtoient sans heurts.

Car les réunions de famille pourraient tourner à la corvée ou à la foire d’empoigne. Mais non, depuis quelques années, les invitations se font à tour de rôle, réunissant, à Pâques ou à Noël, une vingtaine de fidèles convives. Dans cette famille connectée, un clic suffit à rassembler la smala et les occasions ne manquent pas de se retrouver chez l’un ou chez l’autre. «Quand je monte à la Vallée, je fais la tournée, précise Aurélie Pasqualino. Ce serait impensable de ne voir qu’une personne! Et puis,

on entre les uns chez les autres, même sans prévenir. On sait toujours où est la clé.»

«On partage tous la valeur de la famille. On est un sacré clan!», lance encore Karin Carminati. Sûr que cette incroyable tribu fait rêver, avec ses airs de saga nordique, de famille formidable, où les liens se tissent à travers tous les âges. Mais ne le leur dites pas, ils ont la modestie des Combiers. «Ce serait prétentieux d’affirmer ça. Ce qui est exceptionnel, c’est que,

sur cinq générations, il n’y ait pas d’histoires, tout le monde se parle. On marche tous sur le même chemin»,

conclut joliment Marlène Berney.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens