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17 décembre 2012

Une famille toujours en piste

Le père avait lancé l’aventure du Cirque Helvétia il y a bientôt quarante ans. Aujourd’hui, la deuxième génération reprend les rênes: le fils aîné Julien devient le plus jeune directeur de cirque suisse. Portrait d’une famille vaudoise pas banale.

Famille Maillard
Pour les Maillard, l’aventure du cirque Helvétia a commencé il y a bientôt quarante ans. (Photo: Schorro et Simon Vermot)

Le chapiteau tout neuf pointe ses couleurs rouge et bleu derrière la gare de Moudon. Sur l’Ancienne Place d’Armes, un portique jaune – qu’on est prié de refermer soigneusement pour éviter que les animaux ne partent en promenade – marque l’entrée du territoire hivernal du Cirque Helvétia. Au détour des allées en sciure, Karamel le chien vous accueille d’une léchouille baveuse. Des panneaux «Fermez les portes, on chauffe!», une trentaine de caravanes serrées autour de la tente principale et autant de voitures aux plaques vaudoises: ils sont chez eux, les Maillard. Habitants de Moudon depuis plus de vingt ans, ils n’ont pourtant rien d’une famille ordinaire.

Ah, si: il y a bien un père, une mère et deux jeunes hommes qui sortent et vivent comme leurs pairs. Enfin presque. Excepté une vie de tournées, de spectacles et quatre mois de quartiers d’hiver à Moudon.

Beaucoup de monde nous imagine en vacances toute l’année avec nos caravanes… On nous demande même quel métier on exerce à côté! Mais si on vit à peu près comme tout le monde, la vie de cirque, c’est du vingt-quatre heures sur vingt-quatre; tout est mélangé.

Il faut dire que depuis dix ans, le cirque Helvétia prépare deux spectacles différents chaque année: celui de la tournée et celui de leur désormais traditionnel Cirque de Noël qu’ils présentent pour les fêtes dans leur fief vaudois (lire l’encadré). Les matins sont ainsi consacrés à des demandes d’autorisations et formulaires en tous genres pour des tournées et des haltes toujours plus compliquées à organiser. Entraînements et répétitions occupent les après-midi. Durant les tournées, ajoutez les spectacles en soirées et les journées de voyage avec montage et démontage du chapiteau.

Aidée de quelques employés, la famille Maillard assume toutes les tâches, de l’accueil à la publicité, en passant par la buvette. Pourtant, «nous ne sommes pas nés dans des familles d’artistes, ni des gens du voyage. Nous avons tout appris sur le tas», sourit Brigitte Maillard, la maman. Contorsionniste, trapéziste et acrobate de son état.

La naissance du Cirque Helvétia est l’œuvre de son mari. L’aventure a commencé il y a bientôt quarante ans. Et même bien plus loin…

A 12 ans, j’ai demandé à avoir un cirque.

Le jeune Daniel Maillard passe alors pour un fou, mais ne lâche pas son rêve. Après s’être exercé à planter des piquets de chapiteau dans le parquet familial et avoir tâté de quelques métiers comme dessinateur ou chauffeur de taxi, le Lausannois rachète l’antique «Arène Variété Helvétia» et se lance avec une petite équipe de passionnés. On est en 1975.

J’avais acheté un vieux char en bois qui s’ouvrait en scène et on tendait des toiles entre les caravanes.

Déterminé, il apprend tout en autodidacte: jonglerie, magie, etc.

L’univers du cirque était alors un monde fermé, contrairement à aujourd’hui où on l’enseigne et l’apprête à toutes les sauces.

En 1978, il achète son premier chapiteau. Quelques années plus tard, la jeune Brigitte, née Richard, frappe à la porte, une formation à la fameuse école de cirque Fratellini en guise de dot. Elle épousera Daniel peu après et ne repartira plus. Les débuts sont pourtant difficiles:

A la fin de la saison 1983, quand on a tout payé ce qu’on devait, il nous restait 800 francs pour passer l’hiver…

Finalement un contrat dans un cabaret leur sauve la froide saison. «Heureusement, on était encore jeunes artistes, sans enfants!»

Mais le cirque Helvétia se fait bientôt un nom et la famille s’agrandit avec l’arrivée de Julien puis de David. Les deux frères suivent l’école obligatoire à Moudon les mois d’hiver. Durant les tournées, une institutrice vient leur faire la classe le matin sous le chapiteau. «Elle nous mettait à niveau pour l’hiver et on avait toujours deux semaines d’avance en arrivant en classe...», rigole Julien.

En parallèle, pendant que leurs parents s’entraînent, les deux garçons touchent à tous les arts du cirque. Ils choisissent chacun leurs disciplines et se forment dans plusieurs écoles de cirque un peu partout en Europe: jonglerie pour Julien, acrobatie pour David.

Après des hauts et des bas, comme le raconte pudiquement la famille, le cirque Helvétia connaît un succès toujours croissant depuis 2008. Seul romand parmi la dizaine de cirques suisses, il abrite chaque année entre quinze et vingt artistes, y compris les membres de la famille Maillard. Aujourd’hui, la nouvelle génération en reprend les rênes avec à sa tête Julien, 27 ans, qui se retrouve le plus jeune directeur de cirque suisse. La relève semble bien assurée puisqu’il vient tout juste de se marier avec Anaïs, 20 ans. Une jeune Vaudoise qui ne vient pas non plus du monde du cirque.

Après des études de maquillage de scène, elle est tombée sous le charme de Julien lors d’une halte du cirque Helvétia chez elle à Gryon. «Il y a deux ans, Daniel m’a proposé de présenter le numéro des animaux.»

Une journée de formation avec le dresseur à apprendre les mots, les gestes et les récompenses pour travailler avec les bêtes, et en piste! Petit à petit, la jeune femme s’est perfectionnée. Elle a aussi appris à se balancer au trapèze et adopté la vie sous un chapiteau. Même si «au début ce n’était pas facile de changer de lieu tous les deux jours». Le fils cadet des Maillard, David, est quant à lui revenu évoluer dans le giron familial après des années de tournée à l’étranger où il a notamment remporté des trophées internationaux dans une de ses disciplines phares: le monocycle.

Aujourd’hui au grand complet à Moudon, la tribu Maillard organise déjà sa tournée 2013. La génération des jeunes fait souffler un vent de dynamisme sur la nouvelle cuvée. Julien Maillard prévoit de faire halte dans 120 villes contre 65 cette année! Et il compte bien atteindre son double objectif: remplir chaque jour son chapiteau et séduire les jeunes.

Auteur: Isabelle Kottelat