Archives
7 septembre 2015

Une fin digne pour mon animal

Pour éviter que leur défunt compagnon à quatre pattes ne disparaisse parmi la masse de déchets carnés, de plus en plus de propriétaires optent pour une incinération individuelle. Le crématoire animalier de Seon (AG) en a fait sa spécialité.

L'entrée du bâtiment
L’aménagement extérieur du bâtiment a été pensé pour être accueillant.

Les murs sont peints en orange pâle, le sol de la couleur de la terre. Et une bougie est allumée sur la table basse du petit salon, aménagé dans le hall d’entrée. Tout ici a été scrupuleusement réfléchi pour que l’atmosphère paraisse le plus rassurante. Une conseillère feng shui a d’ailleurs été mandatée au moment d’aménager le bâtiment, inauguré en 2007. Il y a aussi deux chiens, bien vivants ceux-ci, qui accueillent chaleureusement les visiteurs: Zaïdo, le labrador noir, et Yaiza, le boxer brun.

C’est probablement ce souci du détail qui fait du crématoire animalier de Seon (AG) le plus couru des huit centres suisses où l’on pratique les crémations individuelles. Ces dernières représentent environ trois quarts des quelque 450 incinérations pratiquées ici chaque semaine. Et l’on vient de loin, puisque jusqu’à 150 animaux par mois proviennent de Suisse romande.

Il s’agit majoritairement des animaux de compagnie comme de chiens et de chats. Mais sous certaines conditions et avec des autorisations spéciales, d’autres animaux jusqu’à 200 kilos peuvent être pris en charge. Comptez environ 200 francs uniquement pour la crémation individuelle d’un animal de 10 kilos. Davantage si vous mandatez l’entreprise pour prendre en charge son transport ou pour l’achat d’une urne.

La demande est aujour­d’hui très grande,

Portrait d'Esther Sager
Esther Sager, responsable du service clientèle

affirme Esther Sager, responsable du service clientèle. Lorsque l’entreprise a été fondée il y a quinze ans, il était encore peu anodin de réclamer une crémation individuelle pour son animal. Aujourd’hui, c’est l’inverse: éliminer son animal parmi la masse des déchets carnés paraît un peu brutal.» Forte de son succès, l’entreprise argovienne planifie actuellement l’ouverture d’un second centre à Nyon (VD).

A chacun sa façon de dire adieu

La tête baissée, un petit groupe traverse le couloir. Trois femmes, qui suivent un chariot métallique sur lequel est posée une corbeille en osier. Elles pénètrent dans l’une des deux petites salles qui permettent aux clients de se recueillir un dernier moment auprès de leur animal défunt. «Les rituels varient selon les clients, indique Simone Marro, conseillère à la clientèle pour la Suisse romande.

Il y a ceux qui font des prières, ceux qui déposent vers l’animal son jouet ou sa nourriture préférés... Certaines bêtes sont parfois entièrement recouvertes de fleurs!»

C’est à ce moment que l’on règle également la partie administrative de l’opération. Encore une fois, rien n’est laissé au hasard. «Les clients veulent être sûrs à 100% de récupérer les cendres de leur animal, poursuit la jeune femme. Un collier avec puce et numéro d’identification est donc ficelé à leur corps.» Elle le suivra jusque dans l’urne funéraire.

Les deux employées sont également responsables de l’accueil des clients, environ un jour par semaine. «Nous établissons un tournus entre tous, parce que cette fonction représente une lourde charge émotionnelle», détaille Esther Sager. Mais cette atmosphère, parfois pesante, a aussi ses avantages:

Ici, les personnes en deuil n’ont d’autre choix que de tomber le masque. C’est gratifiant d’avoir affaire à des gens qui font preuve d’une telle honnêteté.»

L’ex-infirmière se souvient par exemple d’un couple de seniors, tous deux âgés de plus de 80 ans, qui avaient amené leur chien pour y être incinéré. «Lors de leur visite, le mari en a profité pour demander à son épouse: Et toi? Qu’aimerais-tu que l’on fasse de ton corps à ta mort? C’était la première fois qu’ils abordaient le sujet…»

«Propre en ordre»

Il arrive que des clients expriment le désir d’accompagner leur animal jusque dans la partie «technique» du bâtiment, où l’on procède aux crémations. Avant de franchir la porte qui débou­che sur la salle des fours, Esther Sager nous met en garde: «Il est possible que vous déceliez une légère odeur de poils brûlés.»

Le parfum est en vérité très faible et difficilement identifiable. Nous voilà rassurés… La salle en son entier brille d’ailleurs par son côté «propre en ordre». D’un premier coup d’œil, on aurait grand mal à deviner quelles sont les tâches accomplies ici.

Pourtant, à l’entrée de la pièce, un petit sac blanc attire le regard. Il est déposé sur une longue plateforme métallique montée sur roulettes. Son étiquette comporte plusieurs informations: il s’agit d’un chat de 3 kilos, prénommé Bambi. Son propriétaire a opté pour une incinération individuelle. «Comme pour cet animal, et

dans 90% des cas, nous prenons en charge les corps auprès des cabinets vétérinaires,

précise Simone Marro qui travaille elle-même à temps partiel dans un cabinet à Morat (FR). Et il y a aussi les animaux que nous nous chargeons d’aller chercher chez les propriétaires qui en font la demande.»

Marcel Meyer, responsable des crémations, amène le chariot jusque devant l’un des trois fours que compte l’entreprise. La porte s’ouvre et laisse apparaître ses parois de pierres chauffées au gaz à 800 degrés. Le petit paquet, une fois déposé à l’intérieur, s’enflamme instantanément. La porte se referme. «Il faut environ quarante-cinq minutes pour incinérer un chat, précise Simone Marro. En fait, cela dépend du poids de l’animal, mais également de sa masse graisseuse, qui se consume très rapidement.»

L’empreinte de la patte d’un animal est fixée dans une pâte à modeler.
L’empreinte de la patte d’un animal est fixée dans une pâte à modeler.

A l’autre bout de la salle, c’est un chien qui attend d’être incinéré. La jeune femme s’approche de l’animal pour capturer l’empreinte d’une de ses pattes dans une pâte à modeler grise. «C’est un peu notre marque de fabrique, raconte-t-elle. Un souvenir de l’animal que nous offrons à ses propriétaires. Certains viennent chez nous uniquement pour cette raison!»

La fin d’un mythe

Trois quarts d’heure plus tard, il ne reste du chat Bambi qu’un petit tas d’os de différentes longueurs. Et les cendres alors? «C’est un mythe, rectifie Esther Sager. Après l’incinération, y compris celles pratiquées sur des corps humains, on ne retrouve pas de cendres, mais de petits fragments d’os.» C’est en fait au cours d’une seconde étape que l’on transforme ces restes. Grâce à un petit appareil qui moud le tout jusqu’à l’obtention d’une fine poussière.

La composition finale est ensuite amenée dans la salle adjacente, où Marlyse Schaffner se charge de l’emballer dans le récipient choisi préalablement par le propriétaire. Comme dans près de la moitié des cas, le choix s’est porté sur quelque chose de très simple: un petit sac de tissu, qui sera envoyé par la poste au client. L’entreprise dispose pourtant d’un grand assortiment d’urnes, de la petite boîte en bois naturel jusqu’au diamant au cœur duquel on insère un petit échantillon de cendres. Comptez tout de même 3000 francs pour la pierre la moins coûteuse.

Portrait de  Jürg Brunner
Jürg Brunner, directeur de l’entreprise

Les autres parties de l’animal, elles, se sont déjà échappées dans le ciel sous forme de gaz. «Les normes sont très strictes, précise Jürg Brunner, directeur de l’entreprise. Après être passé par les différents filtres, il ne s’échappe dans l’atmosphère que de la vapeur d’eau.» Quant à la haute température dégagée par les fours, elle est récupérée pour chauffer les locaux de l’entreprise ainsi que ceux d’une usine voisine. Encore une fois, l’organisation se veut sans faille. Et qui plus est, écologique. 

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Jürg ­Brunner, ­directeur de l’entreprise.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Filipa Peixeiro