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23 février 2017

Une forêt au fond de l’eau

On connaît les poissons et les algues élégantes qui flottent en eau douce. Mais on ignore souvent que les lacs, dont le Léman, sont aussi tapissés de plantes aquatiques. La preuve par un herbier pédagogique fraîchement réalisé.

Un poisson au fond du lac et des plantes aquatiques
Une relation étroite unit les algues et autres plantes aquatiques à la faune lacustre (photo: Chris/ASL).

Quand on pense au fond du Léman, on imagine des étendues de sable, de pierres, peut-être quelques épaves. C’est partiellement vrai. A quelque 300 mètres de profondeur, il n’y a plus rien, juste une désolation lacustre, même pas traversée par les poissons.

Par contre, pour peu que l’on remonte vers la lumière, les bas-fonds se tapissent de toute une flore féerique: cornifles, potamots et autres élodées, autant de plantes méconnues dont les noms semblent sortis d’un cours de potion de Harry Potter.

Cette petite forêt qui descend jusqu’à dix mètres de profondeur, Diane Maitre l’a explorée avec son grappin et en a ramené quelques précieux spécimens.

L’idée n’était pas de tout répertorier, mais de pouvoir présenter et faire mieux connaître ces plantes aquatiques que le grand public n’aime généralement pas»,

explique la biologiste, envoyée en mission par l’Association de sauvegarde du Léman (ASL) à Genève (lire encadré ci-contre).

A la pêche aux plantes

Diane Maitre souriante en train de présenter des plaches de son herbier lacustre.
L’herbier lacustre de Diane Maitre recense des plantes recueillies jusqu’à une dizaine de mètres sous l’eau (photo: François Schaer).

Ayant récemment obtenu son master en comportement, évolution et conservation, la jeune femme a passé une partie de l’été dernier à mettre les mains dans l’eau. «Je ne connaissais pas du tout ces plantes. Mais je me suis aidée d’une carte de la rade de Genève avec l’aire de répartition des différentes espèces et d’un livre répertoriant toutes les plantes d’eau douce. J’ai essayé d’en trouver le plus possible.»

Pas besoin d’enfiler un scaphandre, même si elle a fait son baptême de plongée: c’est depuis un bateau, avec un grappin de fortune, que Diane Maitre a remonté ses échantillons végétaux. «A l’occasion, un ou deux plongeurs faisaient la descente pour ramener la plante entière avec ses racines.» Sur la vingtaine d’espèces qui peuplent le lac Léman, elle en a trouvé huit, dont la characée, une variété d’algue aux allures d’aneth.

«La characée avait presque disparu à cause de l’eutrophisation (l’accumulation de nutriments dans un habitat, ndlr.) dans les années 1980.

Mais depuis la limitation des phosphates dans l’eau et le réaménagement des stations d’épuration, cette algue est revenue, et avec elle, le brochet, qui aime y pondre ses œufs.

Ainsi que la nette rousse, qui en raffole», explique la biologiste.

Il ne faut pas confondre algues et plantes aquatiques. Si les premières sont des végétaux primitifs au système de reproduction basique, les secondes ressemblent à leurs consœurs terrestres: racines, tige, fleurs et fruits. Et comme elles ont besoin du vent pour se reproduire, elles poussent leurs fleurs à la surface de l’eau en allongeant leur tige au maximum, à l’instar du potamot luisant, qui peut mesurer jusqu’à trois mètres de haut.

Dans son seau, la biologiste a donc ramené le rare cornifle, avec ses bouquets de fines feuilles à la façon d’une branche d’arole. Mais aussi plusieurs spécimens de la grande familles des potamots, qui se déclinent non sans humour en pectiné, perfolié, luisant et crépu. Et même des invasives, comme l’élodée du Canada, que l’on trouve principalement dans les ports. La jeune femme soupire:

Elles proviennent souvent d’aquariums qui ont été vidés dans le lac. C’est la pire chose à faire»,

Une fois sorties de l’eau, restait à trouver le bon moyen de conserver ces plantes fragiles hors de leur milieu. Transportées dans des sachets transparents remplis d’eau, elles ont été nettoyées une à une sous le robinet, histoire d’enlever insectes et crustacés.

Un travail de bénédictin, d’autant que certains spécimens ont nécessité un traitement particulier, comme la myriophylle à tige rouge:

C’est la plante qui m’a posé le plus de problèmes. En séchant, la fine couche de calcaire qui la recouvre devient blanche.

J’ai dû la laver avec un peu de vinaigre», explique Diane Maitre.

Les plantes ont ensuite été mises à sécher entre deux buvards et des gros livres. En trois jours, elles étaient prêtes à se coucher sur de grandes feuilles, ou à trôner en 3D dans de simples bocaux. Le tout peut être consulté dans les bureaux de l’ASL à Genève.

Si le temps a manqué pour enchaîner avec un herbier des rivières, la jeune femme est cependant ravie d’avoir approché un pan de ce monde lacustre et d’avoir contribué à rendre cette végétation méconnue du grand public plus séduisante.

Ce sont bien sûr de belles plantes, mais elles sont surtout fondamentales pour la vie aquatique.

Elles servent d’abri aux jeunes poissons, comme les perches et les gardons, de lieu de reproduction et de ponte, d’habitat pour les invertébrés et les insectes, et de nourriture pour certains canards.»

Texte: © Migros Magazine / Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla