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17 février 2014

Une (in)certaine idée de la langue

Jacques-Etienne Bovard s'interroge sur l'évolution de la langue française.

Jacques-Etienne Bovard, enseignant et écrivain
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Pour vous, la langue française est un fluide cristal fait pour couler immuablement à travers les siècles; de sa perfection émane même quelque chose de sacré, c’est pourquoi vous surveillez votre plume jusque sur la liste des courses – n’est-ce pas? Alors la suite de cette chronique pourrait vous inquiéter…

Non, je ne vais pas me répandre en déplorations sur la décadence. C’est juste que j’essaie encore, après plus de vingt-cinq ans d’enseignement du français, de trouver l’attitude la plus profitable à mes élèves, entre l’intransigeance obsolète et l’abdication irresponsable. Ce serait presque facile, si notre langue était morte; or, que je le veuille ou non, elle vit, elle évolue, et le fait même de plus en plus vite. Elève, j’ai appris qu’il était pendable de faire suivre après que du subjonctif; prof, je parais «zarbi» à mes élèves en ne commettant pas cette faute. L’usage, mon bon monsieur, l’usage!

Certes, mais jusqu’à quand devrais-je dès lors m’opiniâtrer, d’une pointe aussi rigide que vaine, à biffer «leur» à pour imposer «mon» à cause de, puisque j’ai déjà répété cette escrime mille fois sans ralentir le moins du monde l’invasion de cet anglicisme promis sans doute à une triomphale entrée dans Le Robert, tels après que et bien d’autres «horreurs» qui n’en seront plus?

Les gens qu’on est intéressé de parler avec / il me criait dessus / ayant jeté ma cigarette, le bus est arrivé / on s’interroge pourquoi – bien sûr que je continue à sabrer! Mais ne mené-je point un combat d’arrière-garde, pour la mauvaise cause, de surcroît perdu d’avance? Ces «horreurs» sont-elles autre chose après tout que métissages nécessaires, que subtiles acclimatations linguistiques, que diamantines syllepses grâce auxquels seuls le français restera viable, et admirable? Et la ponctuation?

Que m’évertué-je, Roland sonnant et moulinant, à faire pleuvoir sur leurs copies des millions de virgules, puisque manifestement la ponctuation devient inutile à une syntaxe de moins en moins élaborée, où la notion même de phrase (sujet, verbe, objet) semble muter vers des formes inédites? Ah, si je pouvais avoir cinquante ans d’avance, pour savoir ce que je devrais enseigner maintenant!

En attendant, retour aux sources, retour à La Fontaine (1621- 1695): Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe…

© Migros Magazine – Jacques-Etienne Bovard

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Auteur: Jacques-Etienne Bovard