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6 février 2016

Une journée avec des sauveteurs au poil

Quand une avalanche emporte des skieurs, ce sont eux, les chiens de sauvetage, qui arrivent les premiers avec leurs maîtres sur les lieux de l'accident. Le flair aiguisé, ils sont souvent plus rapides que les détecteurs. Reportage à Im Fang (FR), le temps d'un exercice grandeur nature.

1 Avec son maître, Neo, 
a déjà participé à une quinzaine d’interventions en montagne, hiver comme été.
Avec son maître, Neo, a déjà participé à une quinzaine d’interventions en montagne, hiver comme été.

Neo s’impatiente dans sa cage. Aussitôt libéré, il bondit du coffre de la voiture, tire sur sa laisse et jappe joyeusement. La bajoue grisonnante, mais le corps souple, ce berger belge malinois n’a qu’une envie: s’élancer dans la neige à la recherche d’éventuelles victimes. Comme les autres chiens présents ce jour-là sur l’avalanche, un couloir de 18 mètres de large sur 250 mètres de long, au-dessus du village d’Im Fang (La Villette, FR).

Même s’il s’agit d’un exercice grandeur nature, et non d’une intervention réelle, ils sont une quarantaine de sauveteurs à avoir quitté leur sofa dominical pour venir s’entraîner sur la coulée de neige. Médecin, brancardier, gendarme ou encore charpentier, informaticien, paysagiste, ils sont tous membres du Secours alpin romand (SARO). Tous bénévoles. Tous prêts à donner leur temps pour sauver des vies. «C’est une activité assurée par des miliciens. Le sauvetage est une vocation, il faut vraiment être passionné pour faire ça», relève Mattia Corti, membre du SARO.

Seulement huit sauveteurs pour l’hiver

D’autant que les conducteurs de chiens doivent suivre une formation contraignante (lire encadré) et être d’une grande disponibilité pour assurer les tournus de permanence.

Etre de piquet, c’est pouvoir partir en dix minutes, n’importe quand, 24 heures sur 24»,

souligne Christian Reber, président du SARO, qui regrette de ne pouvoir professionnaliser le service faute d’un financement suffisant. «Le niveau des secouristes est au top, mais la plupart d’entre eux doivent payer eux-mêmes leur équipement.»

Ce qui explique sans doute la difficulté à recruter de nouveaux conducteurs de chiens: huit seulement sont opérationnels cet hiver, alors qu’il en faudrait le double pour un fonctionnement optimal… D’autant que ce sont eux, les sauveteurs à «six pattes», le tandem homme-chien, qui arrivent souvent les premiers sur le terrain.

Border collie, labrador, berger allemand, peu importe la race. Ce qui compte c’est que l’animal ne soit pas trop lourd, qu’il soit rapide, résistant, explosif, avec une bonne truffe. Agir vite, c’est justement un des paramètres clés du sauvetage.

«A partir de quinze minutes sous la neige, les chances de survie de la victime chutent de 30%»,

précise Olivier Roch, propriétaire de Neo, lequel a déjà effectué une quinzaine d’interventions, hiver comme été.

Truffe, griffes, sonde, pelle

Avant de libérer les chiens, les secouristes sortent généralement un briquet de leur poche. «On regarde toujours d’où vient le vent. On se place ensuite sur le front du courant pour être sûr que le chien prenne bien les odeurs.» Aussitôt lâchés, les toutous s’activent sur la neige déjà tassée. Yana, border collie plutôt habitué à la recherche estivale, Sally, fringant labrador, et Neo partent la truffe au sol. Après quelques minutes, ce dernier se met à gratter un point précis. Son maître enfonce aussitôt la sonde et finit le travail avec une pelle. Bingo! La première «victime» est sauvée. «Les chiens ont envie d’y aller. Pour eux, c’est un jeu, pas un travail. Ils sont motivés à trouver vite parce qu’ils savent qu’il y aura une récompense. De la nourriture pour certains, un jouet pour Neo», explique Olivier Roch.

Mattia Corti et Yana, un border collie plutôt habitué à la recherche estivale.
Mattia Corti et Yana, un border collie plutôt habitué à la recherche estivale.

Mais l’exercice du jour n’est pas terminé, il reste d’autres «victimes» à trouver… Les colonnes de secours s’organisent comme un ballet, chacun sachant ce qu’il doit faire. DVA dans une main, sonde dans l’autre, les sauveteurs quadrillent toute la surface de l’avalanche. Méthodiquement. Avec tous les appareils de détection, puces Recco dans les vêtements et autres accessoires de sécurité, le chien reste-t-il vraiment indispensable?

Oui. Beaucoup de gens n’ont pas l’appareil émetteur, ne l’enclenchent pas ou ont oublié de changer les piles… Et puis, les chiens ont un flair beaucoup plus rapide.

« C’est pourquoi ils sont héliportés et sont les premiers à intervenir», souligne René Pavillard, guide de montagne. Une efficacité qui contribue sans doute à maintenir stable le nombre de décès par hiver en Suisse, une vingtaine, malgré l’explosion du ski hors piste de ces dernières années.

Un travail d’équipe

Les colonnes de secours continuent d’arriver avec corde et piolet, on amène une civière, on s’active avec des pelles. Sally s’assied, ravie, en agitant la queue. Elle vient de trouver une autre «victime» sous un monticule de neige. Elle reçoit aussitôt un morceau de cervelas qu’elle mâchonne gaiement, pendant que son maître, Pierre Bourquenoud, dégage entièrement la personne ensevelie. «Mon père était conducteur de chien, et je le suis devenu aussi», dit-il simplement.

Sûr qu’il faut de l’engagement, du dévouement pour devenir sauveteur, se retrouver au milieu de pentes raides, dans le froid, à fouiller la neige pendant des heures. Et de l’humilité: «Seul, on ne fait rien. Il faut l’expérience des anciens, l’esprit d’équipe. On est plus que des collègues, on est des amis», sourit Olivier Roch, qui garde en mémoire chaque intervention, les retours en plaine à la débrouille quand l’hélicoptère ne peut plus venir les rechercher, les dénouements heureux aussi. «C’est le plus beau quand on retrouve quelqu’un de vivant. Si on peut aider une personne une fois, ça donne tout.»

On se dit que, réchauffement climatique oblige, le sauvetage d’urgence sur avalanche risque de s’espacer, voire de disparaître… Erreur! «Ces derniers hivers ont été plus dangereux à cause des manteaux neigeux de plus en plus instables et des phénomènes de reptation, notamment. Les couches fragiles durent plus longtemps, d’où un risque d’accident accru», répond Christian Wittwer, membre du SARO. Les sauveteurs ont encore quelques jours de travail devant eux. Les conducteurs de chiens aussi.

Pour l’heure, toute l’équipe replie le matériel, fatiguée mais ravie. Les sept «victimes» du jour ont été retrouvées. Mission accomplie. «Il y a de l’adrénaline, on est dans le feu de l’action, c’est ce que j’aime dans ce boulot», conclut Olivier Roch, qui compte bien reprendre un autre malinois, Neo arrivant à l’âge d’une retraite bien méritée. «Je suis passionné, je suis mordu… par la montagne, le sauvetage et les chiens!»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christophe Chammartin