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11 juillet 2016

Une nuit avec les lucioles

La pollution lumineuse et les pesticides déciment la petite faune des lucioles, qui désertent de plus en plus les campagnes. Les mouches à feu, qui peuplent les livres de contes, n'en restent pas moins fascinantes et magiques.

A la période des amours, les lucioles transforment les sous-bois en salle de bal.

Rien de plus enchanteur que de partir à la rencontre des lucioles. C’est comme marcher vers une promesse lumineuse, un moment de contes et légendes. Oui, sauf que tout l’art consiste à trouver le bon lieu et le bon moment.

L’idéal pour les observer, ce sont les nuits chaudes d’été entre juin et juillet.

Mais il ne faut pas qu’il ait plu toute la journée ou qu’il y ait trop de vent, sinon les mâles ne volent pas», explique Stéphanie Chouleur, étudiante en gestion de la nature à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture (HEPIA) à Genève, également animatrice pour les sorties familles de Pro Natura.

Quant à l’emplacement, mieux vaut chercher un biotope humide, et surtout bien sombre, sans trop de pollution lumineuse, un sous-bois avec sol herbacé. Genre le parc Louis-Bourget, à Lausanne, avec son étang, ses hautes herbes et son cordon d’arbres qui protègent le site des lumières artificielles. Un bon point: aucun réverbère en vue!

Stéphanie Chouleur commence par inspecter le couvert pour repérer les éventuelles femelles posées sur les feuilles, en attente. Aucun accessoire n’est nécessaire – mieux vaut éviter la lampe de poche, qui pourrait les déranger – si ce n’est une bonne paire d’yeux. Eteinte, la luciole est un petit insecte noir, franchement insignifiant, qui mesure entre 8 et 20 mm selon les espèces. Un coléoptère aux ailes antérieures bombées pour le mâle et à l’apparence de larve cuirassée pour la femelle. On l’aura compris: madame est aptère, elle brille, mais ne vole pas.

Eteinte, la luciole est un petit insecte noir qui mesure entre 8 et 20 mm selon les espèces. Ici, l’espèce luciola italica.

Appât et subterfuge de défense

«Il existe plus de 2000 espèces dans le monde, la plupart étant sous les tropiques. On en trouve quatre en Europe, lesquelles sont toutes présentes en Suisse», se réjouit Stéphanie Chouleur. Autrement dit, le petit et le grand lampyre, que l’on appelle familièrement ver luisant, la transalpine luciola italica qui vit aussi au Tessin et la luciole à ailes courtes (phosphaenus hemipterus).

Alors, qui sera là ce soir? Pour l’heure personne. Juste les canards qui jacassent et les moustiques frénétiques.

Et puis, vers 21 h 45, une fois le soleil disparu, le sous-bois s’illumine comme par magie.

La féerie commence, ça clignote de partout à 30 centimètres au-dessus du sol, façon guirlande de Noël. Ça zigzague, ça scintille, petites braises volantes, mégots lâchés dans la nuit. «Ce sont des luciola italica. Elles ont été réintroduites à Zurich et à Lausanne à la fin des années 1930, où elles sont justement protégées au niveau cantonal», se réjouit Stéphanie Chouleur.

Ainsi, chaque espèce a son code lumineux, qui diffère de par la couleur, allant du blanc au jaune-vert phosphorescent, l’intensité ou la fréquence. «Les lumières sont très codifiées pour que les partenaires puissent se reconnaître et s’accoupler. La bioluminescence est aussi un subterfuge de défense, qui peut faire penser aux prédateurs qu’ils sont toxiques», explique la spécialiste.

Une espèce en diminution

Mais le grand ver luisant est un menteur: chez cette espèce, le mâle ne luit pas du tout ou très peu. Seule la femelle a des segments luminescents sur l’abdomen, qu’elle agite en tous sens pour attirer le chaland. On sait aujourd’hui comment ces petits corps parviennent à fabriquer de la lumière: «Ce sont deux molécules, la luciférine et la luciférase, qui font une réaction chimique en présence d’oxygène. Il en résulte une émission de photons, composants de la lumière. Et c’est une lumière froide, puisqu’il n’y a que 5% de chaleur», explique Stéphanie Chouleur.

Sans figurer encore sur liste rouge, les effectifs de lucioles sont en diminution. Principale cause? La pollution lumineuse qui interfère dans la communication entre mâles et femelles, parasitant en quelque sorte leurs conversations et donc leurs rencontres. Mais aussi les pesticides et autres insecticides qui déciment toute la petite faune.

Stéphanie Chouleur, étudiante en gestion de la nature à l’HEPIA, essaie de repérer les éventuelles femelles posées sur les feuilles.

L’agriculture intensive et l’homogénéisation du territoire, avec la disparition des bocages ou des milieux humides sont aussi des facteurs qui contribuent à faire disparaître les lucioles.»

Le spectacle de ce ballet lumineux dans la nuit est donc d’autant plus précieux qu’il devient rare. Aussi éphémère que les minuscules danseurs qui l’interprètent. Les lucioles vont briller jusqu’au matin, ou presque, s’accoupler et, d’un seul coup, leur vie s’accélère. Deux à trois semaines après la ponte des œufs, mâles et femelles s’éteignent définitivement. Ne restent en terre que les œufs, parfois luminescents, qui donneront naissances à des larves. Lesquelles hiberneront jusqu’au printemps et vivront leurs mues successives pendant trois à quatre ans, boulottant goulûment limaces et escargots, avant d’atteindre enfin le stade adulte. L’apothéose, le grand soir. L’incroyable féerie des lucioles amoureuses qui transforment le sous-bois le plus ordinaire en véritable salle de bal.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens