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23 septembre 2012

Une Parisienne au mayen

Citadine et montagnarde, lunaire et les pieds sur terre, Véronique Pouriel marie les contrastes avec bonheur. Récit d'une Française qui a épousé le val d'Hérens (VS) par amour pour un homme, les vaches et la lumière.

Véronique Pouriel avec son chien
Véronique Pouriel a posé ses valises au mayen de Cotter un jour de 2001. Et n’est jamais repartie.

La rencontrer tient du miracle et du hasard. Parce qu’il faut déjà réussir à la joindre. Elle peut être auprès de ses vaches, quelque part sur un sentier d’altitude avec son chien Bobby ou ailleurs. Et surtout pas toujours au bout du fil. Pourtant, il faut la rencontrer, Véronique Pouriel. Tenir bon et insister, vaincre les barrages de timidité. Parce que cette femme, 53 ans, raconte à elle seule l’exode rural à l’envers.

Je vis au jour le jour et je m’adapte bien à tout.

Alors que l’on parle surtout de déprise agricole, de paysans qui se convertissent ou migrent vers les villes, elle a fait le chemin inverse. Puisqu’elle a quitté Paris, sa capitale, pour s’installer en Valais, dans un mayen du val d’Hérens. Pas un chalet grand luxe, mais juste un deux pièces sans électricité et sans télévision, avec l’odeur du foin et l’étable en dessous de la cuisine. «Je vis au jour le jour. Et je m’adapte bien à tout», dit-elle simplement. Deux yeux de myosotis dans un visage paisible et rieur, avec quelque chose de l’enfance qui s’attarde encore et arrondit ses traits.

On dirait qu’elle coulisse sans heurts entre les mondes. Qu’elle passe les frontières, change d’univers avec une aisance désarmante. Puisque, depuis une dizaine d’années, la citadine manie la fourche, étrille, fait son fromage, «quelques petites tommes pour nous», comme les gens du coin. «Depuis toute petite, je passais mes vacances à la ferme, avec mes cousins paysans en Haute-Savoie. Je savais m’occuper des vaches et faire les foins.» Il faut dire aussi qu’elle venait déjà à Evolène à 20 ans pour camper avec ses sœurs. «On a choisi cet endroit parce qu’il avait un joli nom! On devait rester dix jours et on a fait un mois. Et je suis toujours revenue ici.»

«Je rêvais aussi d’être astronaute pour aller sur la lune»

Un souvenir parisien du temps où Véronique Pouriel travaillait dans la publicité. (Photo:
Un souvenir parisien du temps où Véronique Pouriel travaillait dans la publicité.

Née à Chatou, près de Paris. Un père banquier, deux sœurs, une mère pour s’occuper de la famille. Une enfance normale, comme elle dit. Un apprentissage de photographe lui ouvre les portes d’une grosse entreprise où elle travaille ensuite pendant vingt ans dans la pub. «Je voulais tout faire. J’ai toujours pensé qu’une vie ne suffirait pas. J’avais envie de me lancer dans l’agriculture, j’adorais la photo, mais je rêvais aussi d’être astronaute pour aller sur la Lune!»

La lune, elle l’a trouvée à 2057 m d’altitude, au mayen de Cotter. Où elle a emménagé avec Antoine en 2001. L’entrepreneur et éleveur valaisan, submergé par le travail, songe alors à vendre son troupeau. Elle décide de passer l’hiver avec lui et de lui donner un coup de main. Et ne repartira plus.

Trop heureuse de s’occuper de leurs quatre vaches et de leurs veaux. «Il faut les nourrir, les nettoyer, les étriller, retirer le fumier.» Quand les belles d’Hérens sont au pâturage, reste à faire les foins, et les regains.

«Il a fallu que je m’habitue à cette race. Je connaissais les Abondances, qui ne sont pas des lutteuses.» Les combats de reine? Pas trop son truc. «Le jour de l’inalpe, j’espère juste qu’elles ne se fassent pas mal. Je les briefe bien pour qu’elles ne luttent pas trop», dit-elle en riant. Avant d’ajouter: «Je préfère avoir la reine à lait et beaucoup de fromage que la reine de la corne!»

Bien sûr, il a fallu s’adapter à cette nouvelle vie, à la pipe d’Antoine, qui lui causait des sinusites, à la cuisine un peu grasse. Elle a fini par importer ses recettes, légumes et poisson. «Mais je fais aussi des cafés complets, comme on dit par ici.» Une expression qui la fait rire. «Véronique s’adapte à n’importe quoi. Elle vit le présent. C’est une personne très gentille, qui a un grand cœur», lâche Antoine au détour d’un silence.

Une intégration sans heurts

La Parisienne débarquée sur l’alpe a dû faire jaser. Mais ça n’est jamais arrivé à ses oreilles ou alors elle l’a aussitôt oublié. Elle n’a même plus l’accent parisien, ou à peine perceptible, comme ralenti, adapté au tempo romand. «Tu as pris l’accent suisse», lui disent ses sœurs. Totalement intégrée, oui, mais pas au point de parler le patois – «une chose horrible, que je n’ai pas du tout envie d’apprendre» – ni d’enfiler le costume folklorique – «je me sentirais empruntée là-dedans».

Véronique Pouriel : «Oui j’aime la lumière et ici, au milieu des montagnes, elle est omniprésente.»
Véronique Pouriel : «Oui j’aime la lumière et ici, au milieu des montagnes, elle est omniprésente.»

Elle a quand même gardé un appartement dans la capitale, où elle retourne deux fois par année pour voir la famille. Elle change alors de garde-robe, enfile des «vêtements qui ne sentent pas la vache». Mais ne reste jamais plus de trois jours avant de revenir sur sa montagne. Dans ce mayen au toit qui frotte le ciel, avec les chamois qui débarquent à l’improviste et la présence immédiate des sommets de Veisivi, du Pigne-d’Arolla et de la Dent-Blanche. De sa fenêtre, elle tutoie le Mont-de-l’Etoile, qu’elle a arpenté plusieurs fois, seule, l’appareil photo autour du cou. «Je n’aime pas marcher avec un guide et du matériel.»

Elle aime l’alternance de la nature, la vie qui fait sa ronde. «Ici, on vit vraiment les quatre saisons, et on se réjouit toujours de la suivante.» Le paisible de l’automne, l’hiver calfeutré, les premières fleurs du printemps, l’inalpe de l’été et les foins. Et surtout la qualité de la lumière, qui a longtemps attiré les peintres dans ce fond de vallée. «Oui, j’aime la lumière et ici, au milieu de mes montagnes, elle est omniprésente, irradiante, alternant avec l’ombre légère, l’ombre sombre et le noir total.»

Des hivers dans le mayen sous des mètres de neige

Les premières années, Véronique et Antoine passaient l’hiver au mayen. Sous des mètres de neige. «On ne bougeait plus. On faisait les réserves de bois, de gaz, de nourriture. Et on se couchait tôt, comme les marmottes!» Mais depuis deux ans, ils descendent au village d’en bas, à Villa. Avec leurs vaches.

Et demain, rester ou repartir? Elle ne sait pas. Elle vit au jour le jour «puisqu’on ne peut rien prévoir». Avec une douceur naturelle, elle s’occupe d’Antoine, atteint de la maladie de l’amiante, et partage avec lui le même état d’esprit profondément humaniste. «On est de partout. Quand je retourne à Paris, je me sens tout de suite chez moi. Et ici, il n’y a rien qui me manque. Ce n’est pas le décor qui compte, mais ce qu’on vit à l’intérieur.»

Auteur: Patricia Brambilla