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21 mars 2016

Une pépinière de talents

Fonctionnant à la fois comme une compagnie et une école, le Ballet Junior de Genève forme les danseurs qui évolueront demain sur les scènes du monde entier. Dans le cadre de Steps, le festival de danse organisé par le Pour-cent culturel Migros, la troupe présentera trois chorégraphies tout public.

Le Ballet Junior de Genève en train de répéter
Le Ballet Junior de Genève répète jusqu’à six heures par jour.

Genève, non loin de la plaine de Plainpalais, un vendredi de fin d’hiver. Derrière une façade basse sans prétention se cache un monde que les piétons pressés ne soupçonnent pas: celui de la créativité et de l’émotion; celui de l’effort physique et de la discipline. Celui de la danse. Osons – ouvrons la porte.

«Soyez moins mécaniques, allez davantage dans le ressenti, lance Alma Munteanu, répétitrice principale, à la douzaine de danseurs.

Ne faites pas le mouvement simplement pour le mouvement; il y a toujours quelque chose à l’intérieur.»

Cyril Durand Gasselin et Alma Munteanu
Cyril Durand Gasselin, qui porte des lentilles pour les besoins de la chorégraphie «Bill» de Sharon Eyal, revoit avec la répétitrice Alma Munteanu l’un des mouvements.

Sous la verrière, baignés d’une lumière zénithale qui crée un beau jeu d’ombres sur le sol, les jeunes femmes et hommes du Ballet Junior de Genève répètent Rooster. Cette chorégraphie enjouée de l’Israélien Barak Marshall (lien en anglais) sera présentée dans onze villes de Suisse dans le cadre de Steps, le festival de danse organisé par le Pour-cent culturel Migros (lire encadré). Malgré les injonctions et les nombreuses reprises de chaque enchaînement, de chaque porté, la bonne humeur est au rendez-vous. La motivation aussi.

Normal. Tous les membres du Ballet Junior de Genève sont en fait des danseurs en formation et chacun d’entre eux espère pouvoir décrocher une place dans une grande compagnie de danse après les trois années du cursus.

A la pause, nous retrouvons Emeline Quinet et Cyril Durand Gasselin, deux élèves de dernière année. A 22 ans, la jeune Française danse déjà depuis dix ans. «J’ai étudié la danse classique au Conservatoire de Tours, avant de faire une classe de perfectionnement à La Rochelle. J’ai entendu parler de la formation de Genève par le bouche à oreille. Elle cible parfaitement mes attentes étant donné que je peux m’y perfectionner dans le contemporain.»

Emeline Quinet et Cyril Durand Gasselin, deux des élèves de 3e année.
Emeline Quinet et Cyril Durand Gasselin, deux des élèves de 3e année.

Après un premier échec lors de l’audition d’entrée – le Ballet Junior de Genève ne prenant que dix-sept élèves parmi les près de deux cents dossiers lui parvenant chaque année –, Emeline Quinet, convaincue plus que jamais que sa place est à Genève, tente sa chance une deuxième fois il y a trois ans. Avec succès.

Cyril Durand Gasselin, 20 ans, vient lui à l’origine de la gymnastique. Un accident stoppe toutefois ses ambitions. Passionné par le mouvement, il se tourne alors vers le modern jazz, qu’il étudie au Conservatoire d’Angers durant quatre ans. «Je suis venu par curiosité à Genève. Ce qui est fait ici m’a tout de suite plu. Il y a beaucoup de similitudes entre le contemporain et le jazz. Par ailleurs,

je peux ici consolider les bases de la danse classique, tout en faisant de la création.»

En ce sens, le Ballet Junior de Genève, créé en 1980 par la grande Beatriz Consuelo dans le but d’offrir aux jeunes danseurs la possibilité de quitter les salles de classe pour monter sur scène, est une structure assez unique.

«Nous sommes certes une école, mais fonctionnons comme une compagnie professionnelle,

explique Patrice Delay, codirecteur depuis 1999. Cela signifie que nous ne proposons pas que des cours, nous invitons aussi de grands chorégraphes à travailler avec nous pour étoffer notre répertoire et partons en tournée.»

Mais avant de se produire devant un public, la troupe doit répéter, répéter et répéter encore. Entre l’enseignement technique du matin et les répétitions de l’après-midi, la quarantaine de jeunes formant le ballet – ils sont tous âgés de 17 à 22 ans – passent six heures par jour dans leur salle de classe. «Un bon danseur est un danseur qui est honnête avec ce qu’il propose», résume Cyril Durand Gasselin.

Portrait de Patrice Delay
Patrice Delay

Sauf représentations, le week-end est libre. «Il est important de laisser au corps du temps pour se reposer le week-end», prévient Patrice Delay. Difficile toutefois vu les horaires irréguliers de décrocher un job d’appoint pour ces élèves qui ne reçoivent aucun salaire.

La plupart d’entre nous sont aidés par nos parents, et certains reçoivent des aides de nos pays respectifs. D’autres ont contracté des prêts,

sait Emeline Quinet. «Et comme les loyers suisses sont chers, nous logeons presque tous à Annemasse», ajoute Cyril Durand Gasselin.

A ces débutants qui s’engagent sans compter, Patrice Delay et Sean Wood, l’autre codirecteur, s’efforcent d’offrir la meilleure des formations. «Nous nous sentons responsables de leur avenir et sommes donc très heureux de pouvoir participer à la tournée de «Steps». Avec Isabella Spirig, sa directrice artistique, nous avons choisi des pièces de grands noms de la danse comme Hofesh Shechter ou Barak Marshall.» Une vraie belle carte de visite pour les futurs professionnels.

Les trois pièces que nous allons présenter pour Steps sont très techniques mais aussi très accessibles,

La répétition
Chaque geste, même le plus simple, est répété jusqu’à la perfection.

continue Patrice Delay. Nous allons d’ailleurs aussi nous produire devant des écoles, toujours dans le cadre de Steps.» Quel que soit le public, Emeline Quinet se réjouit d’aller à la rencontre des spectateurs.

Lorsque je ne danse pas, je me sens inutile. J’aime, à travers mon corps, défendre les propos des chorégraphes.»

Du coup, malgré la difficulté du métier et la rude concurrence pour décrocher une place dans une compagnie, elle sait qu’elle a fait le bon choix. «Avec le temps, la danse est devenue plus qu’une passion et je suis très motivée pour réussir. De toute façon, je n’ai pas de plan B.»

Portrait d'Isabella Spirig
Isabella Spirig

Isabella Spirig est la directrice artistique du festival de danse Steps.

La danse contemporaine est perçue par beaucoup comme un art élitaire. Le festival Steps du Pour-cent culturel Migros est-il vraiment accessible à tous?

Oui, même un public profane peut en profiter. Il suffit de venir au théâtre sans préjugés et de se laisser porter par les spectacles proposés. Car chacune des compagnies présentes a sa propre magie. La plupart des représentations sont par ailleurs soit précédées d’une introduction, soit suivies d’une discussion avec les artistes afin de mieux comprendre leur travail.

Pour cette nouvelle édition de Steps, vous avez engagé cent soixante danseurs venant de huit pays. Y a-t-il un fil rouge reliant tous les spectacles proposés?

Toutes les compagnies évoluent au plus haut niveau. Les artistes abordent en outre dans leurs chorégraphies des questions qui vont marquer notre avenir: comment aller à la rencontre des étrangers? Quel rôle la technologie doit-elle jouer dans notre vie? Comment souhaitons-nous vieillir? Comment interagir avec les individus qui s’écartent de la «norme»? Quels nouveaux horizons la recherche nous ouvre-t-elle?

Trouvez-vous le temps d’assister vous aussi à des spectacles pendant le festival?

Oui, bien sûr. Je me rends chaque soir à une représentation, car j’aime le dialogue entre l’artiste et son public. Dans mon travail, l’enthousiasme des spectateurs est la plus belle des récompenses.

Auteur: Michael West, Pierre Wuthrich

Photographe: Guillaume Mégevand

Vidéo: Julien Leuenberger