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5 décembre 2016

Une police sur les bons rails

Inscrite dans une loi fédérale depuis 2011, l’existence de cette force de l’ordre que l’on peut croiser dans les trains, gares ou bus surprend encore nombre de voyageurs. Loin de vouloir faire grimper la tension, ces patrouilles au gilet jaune ont pour objectif de rassurer.

La police ferroviaire pour la Suisse romande compte cinquante membres, dont 10% de femmes.

Certains passagers me lancent que nous ne sommes pas une vraie police. Ma réponse est toute prête: commettez une infraction et vous verrez.» Michel Willy est chef de la police des transports CFF région Romandie. Après plus d’un quart de siècle de métier sous différents uniformes, inutile de préciser qu’on ne la lui fait pas. Et de toute façon, avec sa carrure de pilier de rugby, ce quinquagénaire déjà grand-­père dégage ce qui s’appelle une autorité naturelle. Y compris auprès des cinquante hommes qui composent son effectif. Enfin quarante-cinq exactement puisque 10% sont des femmes, dont Elodie, que nous suivons durant l’après-midi de ce jeudi de mi-novembre avec son collègue Joël, lui aussi attaché au poste de Genève. «Je suis partisan des patrouilles mixtes, relève le patron.

D’abord parce que les femmes sont aujourd’hui aussi bien formées que leurs homologues masculins.

Mais aussi parce que la police des transports est avant tout une police de proximité. Et que dans ce contexte, une présence féminine désamorce souvent bien des tensions.»

Joël et Elodie sont abilités à effectuer tous les contrôles jugés utiles. Comme des policiers ordinaires.

Prévention, sécurité, répression

Mais là, dans le train régional en direction de Vallorbe (VD), que nous rejoignons après avoir circulé jusqu’à Aigle (VD) en InterRegio sans incident notable, l’individu qui vient de tenter de s’éclipser à la vue des deux policiers manifeste plutôt le désir de profiter de la faiblesse présumée de la jolie brune de 24 ans. «Là, il faut arrêter, Madame, parce que ça m’énerve», rétorque-t-il lorsqu’on lui demande une pièce d’identité. Mauvaise pioche. Avant de terminer en mars dernier l’école d’aspirants de police de Savatan , et de décider de travailler sur le terrain plutôt que derrière un écran comme beaucoup de ses copines de cours, Elodie était contrôleuse. Les resquilleurs, agressifs ou non, elle connaît par cœur. «En fait, ce sont les CFF qui m’ont recrutée. J’étais contente de continuer dans l’entreprise, et j’avais besoin d’un métier qui bouge davantage.

Au point que, parmi les différents horaires possibles, la jeune femme préfère la nuit. Histoire de se sentir encore plus utile et que les gens voyagent sereinement. Ce qui correspond bien aux principales raisons d’être d’une police de proximité basée sur trois piliers que Michel Willy aime à répéter comme un mantra: prévention, sécurité, répression. Le dernier volet permet à la police des transports de collaborer avec les polices tant cantonales que municipales. «Nous assurons une présence dans les gares et les trains, mais aussi dans plusieurs entreprises de transports publics comme les TPG à Genève ou RegionAlps en Valais. Notre terrain d’action est donc très large.»

Les seules différences avec une police urbaine? La collaboration avec les contrôleurs, avisés de la présence policière. Et puis chaque contrôle commence invariablement par une vérification du titre de transport. «Mais après, naturellement, en tant que policiers, mes hommes sont habilités à toutes les vérifications qu’ils jugent utiles.

Certains voyageurs s’en étonnent alors que nos compétences actuelles émanent d’une loi fédérale votée en 2010 par le Parlement.»

A l’époque, on sortait de neuf années de Securitrans, société certes détenue à 51% par les CFF mais pour laquelle patrouillaient des agents de sécurité. Et évidemment, les deux grandes entreprises helvétiques de sécurité privée présentes en Suisse se seraient bien vu proposer le mandat définitif dans les transports publics. Le législateur en a décidé autrement, en rattachant la police des transports aux CFF et en privilégiant clairement des forces de l’ordre formées dans les mêmes écoles que les autres polices. D’ailleurs, certains ont œuvré au sein d’une autre police avant rejoindre les hommes de Michel Willy. C’est le cas de Joël, du côté de Neuchâtel, pendant deux ans. «J’ai changé, car les conditions de travail étaient plus avantageuses aux CFF, sourit ce presque trentenaire bientôt papa. Mais pas seulement. Il s’agit d’un corps de police jeune, ce qui est très stimulant, y compris en termes d’avancement. Je suis là depuis 2013 et suis déjà responsable du poste de la gare de Genève, avec le grade de sergent-major chef. C’est par ce poste que passent tous les aspirants.»

Chaque contrôle commence invariablement par une vérification du titre de transport.

Parrains et marraines

Dans le tandem avec Elodie, c’est donc lui qui commande en cas de problème. Ce qui ne sera pas le cas ici, notre excité du régional se calmant rapidement.

En matière de prévention, à travers le programme RailFair, les CFF ont mis sur pied des assistants de prévention dans les trains, ainsi que des parrains et marraines dans les gares «en collaboration avec les communes». Croisés tout à l’heure dans la nouvelle gare d’Aigle, Pedro Santiago et Marie-Claude Bonche, casquette et gilet griffés CFF, en font partie. A 76 ans, cet ancien ouvrier dans l’inox commence même sa dixième année en tant que parrain, toujours dans la même gare. «Au début, lorsque le système s’est mis en place, on en voyait de toutes les couleurs. Et les gens se montraient parfois assez insultants.

Maintenant, je crois que notre présence fait partie du décor.»

De neuf ans sa cadette, Marie-Claude aime occuper sa retraite en multipliant les bénévolats. «Comme mes autres collègues à Aigle, je fais des tranches de quatre heures, huit jours par mois. Ça m’occupe. Et je trouve que nous sommes utiles. Les parents, notamment, nous disent qu’ils sont plus rassurés de laisser leurs enfants prendre le train.»

Quelque 150 000 voyageurs transitent chaque jour par la gare Cornavin. D'où l'importance d'une présence policière bien visible.

Etre proche des gens

Il est 16 h 45. Le début de la grosse heure de pointe de fin de journée. Alors que nous reprenons une énième rame cette fois en direction de Genève, Michel Willy évoque l’organisation des patrouilles: renforcées lorsqu’il y a le plus de monde et tenant compte d’une rencontre mensuelle des différents services CFF listant les moments ou les zones à problèmes. Les opérations conjointes avec les polices cantonales sont fréquentes. Charge à elles d’investiguer.

Nous n’opérons pas d’investigation. En tant que police de proximité, on constate et, le cas échéant, on dénonce.»

Cahier des charges qui a au moins un bon côté: un travail administratif beaucoup moins présent. Il s’agit d’être auprès des gens, visible, rassurant. Selon la technique répétée à l’envi par le chef: un policier tous les quinze mètres, équipé du «lemon jacket», jaune fluorescent, hérité des forces de l’ordre britanniques. Alors que nous entrons dans le hall de Cornavin, Joël nous explique, démonstration à l’appui, que même au milieu de la foule, un tel dispositif offre à la présence policière un impact maximum. Alors que dans les allées nous croisons plusieurs de ses collègues pour le coup immédiatement identifiables. «Cornavin, c’est quelque 150 000 voyageurs par jour. Sept hommes ne sont pas de trop.»

Contrôlé dans le RegioExpress en direction du bout du lac Léman, un jeune homme au look étudié a cumulé l’absence de billet valable et la persistance d’une odeur disons suspecte au moment du contrôle. Il doit être amené au poste de gendarmerie de la gare pour une fouille en règle. Qui s’avère négative. Son look néo-hippie soigneusement étudié, chignon rebelle, écouteurs jaune pétant et affaires étalées autour de lui a-t-il joué en sa défaveur? «Pas du tout, nous assure-t-on, pas de délit de sale gueule, juste de l’intuition policière.»

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Yannic Bartolozzi