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10 mars 2014

Une sanction vaut mieux qu'une punition

Souplesse et rigueur valent mieux que colère et laisser-faire. Pour aider les enfants à bien grandir, Philippe Beck, formateur d’adultes, propose une autre voie: la sanction intelligente. Décodage.

Un enfant mécontent assis dans un caddy de supermarché.
Votre enfant fait une crise? Rappelez-lui les règles du jeu.

Ballottés entre différents préceptes, les parents d’aujourd’hui ne savent plus où donner de la baguette. Si le châtiment corporel est banni, le laisser-faire soixante-huitard n’a plus la cote non plus. Entre deux, la marge de manœuvre est suffisamment grande pour que l’on y perde ses nerfs. Alors, comment faire face intelligemment à l’insolence, aux refus et aux crises diverses et multiples qui jalonnent le parcours de l’enfance?

Portrait de Philippe Beck, formateur d’adultes dans toute la Suisse romande.
Philippe Beck, formateur d’adultes dans toute la Suisse romande.

Sans violence et sans punir, répond Philippe Beck, formateur d’adultes dans toute la Suisse romande et auteur d’Eduquer sans punition (Ed. Jouvence, 2013).

La violence, qu’elle soit verbale ou physique, n’est jamais une fatalité mais toujours un risque.

D’accord. Mais faut-il pour autant laisser les enfants naviguer à vue, les doigts dans le nez et le compteur illimité devant l’écran des jeux vidéo? Pas du tout. Pour le médiateur, il s’agit au contraire de prendre du recul pour mieux éduquer. Et surtout de remplacer la punition par la sanction. Charabia de spécialiste?

La punition fait souffrir, elle est animée par une volonté de faire mal et d’humilier. Alors que la sanction n’a pour but, comme son nom l’indique, que de resanctifier la règle, de rappeler les repères. Il ne faut pas rabaisser les enfants, mais les élever.

La sanction éducative permet d’éviter une partie des récidives

Pour éviter de monter les tours et d’entrer dans un perpétuel rapport de force. Pour ne pas tomber dans les réactions émotionnelles, qui font resurgir les vieux automatismes et les mauvais réflexes, mieux vaut parfois prendre le temps de trouver la bonne réponse. Celle qui aidera l’enfant à grandir plutôt qu’à l’enfoncer. «Ça ne veut pas dire être moins sévère, mais être sévère juste, rappelle Philippe Beck. Et puis, la pratique de la sanction éducative évite une bonne partie des récidives. C’est investir du temps au début pour en gagner ensuite.»

Plus facile à dire qu’à faire? La sanction éducative en cinq exemples pratiques.

Mes enfants ne veulent pas quitter l’écran

Deux fillettes s'amusant avec un ordinateur portable.
Il est important de rappeler que les règles fixées par les parents visent à protéger les enfants.

A ne pas faire: s’énerver, tirer la prise, menacer de jeter l’ordinateur par la fenêtre.

A faire: lui rappeler le but de la règle, que la limite du temps de jeu sert à protéger sa santé et sa vue, mais aussi à garder du temps pour d’autres activités collectives. En cas de récidive, une sanction possible consiste à ne plus laisser l’ordinateur/tablette en libre accès. «L’enfant doit comprendre que c’est le respect de la règle qui lui donne le droit d’aller sur l’ordi.»

Et si rien n’y fait, mieux vaut essayer de faire passer le message autrement: par une histoire, un conte, un film qui le feront réfléchir sur lui et l’aideront à mûrir. En lui disant par exemple que 80% des enfants taïwanais portent des lunettes, parce qu’ils passent leurs journées scotchés à l’écran…

Mon fils mange comme un cochon

Un enfant lèche goulûment un plat.
Que cherche à dire un enfant qui mange comme un cochon?

A ne pas faire: se mettre à hurler, lui dire qu’il sera privé de repas.

A faire: se demander ce que l’enfant cherche à nous dire par son comportement. S’agit-il d’une vraie maladresse, d’indifférence ou d’une forme de contestation de la vie familiale? Il convient dès lors d’ouvrir la discussion avec lui, de lui demander comment il se sent à table, qu’est-ce qui l’empêche de manger proprement. Eviter les questions «pourquoi» avec les plus petits (avant 8 ans), ils ne savent pas y répondre.

Il est intéressant de se demander ensuite si la transgression de la règle fait des victimes. Dans ce cas, la victime est la personne qui doit nettoyer après le repas du fauve, laquelle est en droit de demander une compensation. On peut alors exiger de l’enfant qu’il nettoie lui-même ou qu’il rende un service équivalent (aider à mettre la table, à préparer un repas, etc.). Autre compensation possible: prélever une part de l’argent de poche, qui servira à payer symboliquement «la femme de ménage». «Si la forme peut toujours se négocier, il s’impose d’obtenir une réparation», insiste Philippe Beck.

Il suffit parfois de rappeler le but de la règle. En l’occurrence: l’hygiène à table, garante d’une certaine convivialité. On pourra alors sanctionner l’enfant, en l’excluant momentanément des repas en commun ou en faisant la grève du zèle: ne servir que des repas insipides pendant quelques jours… histoire de revaloriser les moments agréables autour de la table.

Mon ado vit dans un capharnaüm

Une chambre d'enfant avec beaucoup de désordre.
L'ado chercher à marquer son territoire en laissant du désordre dans sa chambre.

A ne pas faire: râler et ranger sa chambre à sa place.

A faire: même si l’ado cherche sans doute à marquer son territoire et à afficher son autonomie, il est parfois bon d’ouvrir la discussion sur le sens que l’ordre et l’hygiène ont pour lui. Lui rappeler aussi que s’il a la jouissance de sa chambre, il habite encore chez ses parents qui en sont les responsables légaux (mais oui, le propriétaire peut venir faire une inspection des lieux…). Quant aux sanctions, elles sont les mêmes que lors des repas (lire ci-contre). Soit il nettoie lui-même, en choisissant par exemple le moment et le jour de rangement, soit il donne une rétribution à la personne qui range sa chambre.

Les jeux se terminent en pugilat

Deux garçons jouent, l'un a le sourire, l'autre boude.
Afin que toute le monde ait du plaisir à jouer, il ne faut pas hésiter à changer les règles d'un jeu.

A ne pas faire: s’entêter dans des parties interminables de jeux compétitifs et traiter le hurleur de mauvais perdant.

A faire: Philippe Beck propose carrément de transformer les jeux, quitte à changer les règles. «L’important n’est pas la règle en soi, mais ce à quoi elle sert. Un jeu reste un jeu, dont le but est le plaisir de chacun.» Il va même plus loin en proposant de changer le jeu compétitif en jeu coopératif. Un «Hâte-toi lentement» peut être agrémenté de gags et d’astuces, où l’on ne se mange pas mais où l’on chemine ensemble. Même le Monopoly peut être abordé autrement en échafaudant des stratégies collectives. Du coup, on déplace les questionnements et il n’y a pas forcément un gagnant et un perdant. Face à un enfant qui perd et crise, mieux vaut faire preuve de compréhension et choisir une autre activité le temps qu’il accepte la défaite. «Après une frustration ou une mauvaise journée d’école, l’enfant a parfois juste besoin d’une victoire, alors que d’autres jours il sera plus enclin à perdre.»

Mon enfant fait une crise au magasin

Un petit enfant mécontent assis dans un caddy de supermarché.
Pour désamorcer la crise, il faut lui expliquer que l'adulte n'achète pas tout ce qui lui fait plaisir.

A ne pas faire: criser aussi, le bâillonner, s’enfuir en courant.

A faire: ce genre de situation résulte souvent d’une incompréhension. L’enfant se rend-il compte que l’adulte n’achète pas tout ce qui lui fait plaisir? On peut dès lors le préparer au déroulé des courses, lui montrer la liste des achats, envisager à l’avance si l’on passera ou non au rayon des jouets. Et si l’enfant (surtout les plus petits) empoigne une poupée au passage, cela ne signifie pas forcément qu’il veuille l’acquérir, mais la montrer. Au lieu de hurler «non», on peut simplement partager son émerveillement devant ce beau jouet et lui dire qu’on pourra revenir le voir la prochaine fois s’il en a envie.

Si la crise survient quand même et que votre fille se roule au sol en tapant des poings, on peut lui rappeler la règle: au magasin, même les grands ne prennent pas tout ce qui leur plaît. Dans cette situation, il n’y a pas vraiment de victime, à part vos oreilles, donc pas de réparation à exiger. Mais pourquoi ne pas lui expliquer un peu plus tard ce que vous avez ressenti. La gêne, la honte, l’énervement, etc., sans tomber dans le chantage affectif («tu as fait mal à maman»).

© Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Getty Images, DR