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6 août 2012

Une Suisse de car postal

Les vénérables autobus jaunes conduisant au fond des vallées les plus abruptes ou assurant le ramassage scolaire sont sans doute davantage qu’un simple moyen de transport: le symbole d’un pays à la fois immuable et féru de mobilité.

car postal dans un paysage typiquement suisse
Le car postal est un des attributs typiques de notre pays. (Photo: Emanuel Ammon/ Aura)

«Ta-tu-taa», do dièse-mi-la, tout le monde connaît ça, l’andante de l’ouverture du Guillaume Tell de Rossini. D’autant que, depuis 1923, c’est aussi la mélodie klaxonnée dans nos vallées par les cars postaux à chaque tournant un peu vertigineux.

Officiellement, le tout premier car postal a été mis en circulation en 1906 sur la ligne Berne-Dettlingen. Il s’agissait en fait d’une diligence où l’on avait simplement remplacé les chevaux par un moteur. Pas pour longtemps: les pannes étaient si fréquentes que les canassons ne tardèrent pas à reprendre du service, pour ne disparaître définitivement qu’en 1930.

Le jaune n’a pas toujours été le même. Paille d’abord, celui qu’arboraient les diligences et imité de l’aigle impériale allemande jaune et noir. Puis passant par des nuances plus chaudes, jusqu’à l’ocre, pour enfin aboutir au jaune d’aujourd’hui, RAL 1004, dit aussi jaune d’or ou plus communément «jaune poste».

Premier col franchi en 1919, au Simplon. Suivi bientôt du Grimsel, de la Furka, du San Bernardino et de l’Oberalp. A cette époque, on transforme des camions militaires en autocars.

Des personnes et du lait

Le premier car postal a été mis en service en 1906 en Suisse. Il assurait la ligne Berne-Dettlingen. (Photo: Musée de la communication, Berne)
Le premier car postal a été mis en service en 1906 en Suisse. Il assurait la ligne Berne-Dettlingen. (Photo: Musée de la communication, Berne)

En 1924, la poste exploite 169 cars. Des véhicules bientôt affublés de cabines avancées puis de remorques à passagers. Outre le transport de personnes, les cars postaux remplissent des missions un peu particulières, dont certaines jusqu’à aujourd’hui, comme le transport du lait ou le dégagement de la neige. Premiers transports scolaires en 1957. Arrivée en 1970 de la première conductrice. Elle s’appelait Claire Buner et a officié sur la ligne Jonschwil-Uzwil. Archaïque et poussiéreux le car postal? Il continue pourtant de fasciner. Créatrice des «journées mondiales absurdes», la bloggeuse Aline Isoz a ainsi décrété le 22 septembre «journée mondiale du car postal». Elle voit le fameux véhicule jaune comme «un ovni dans le paysage actuel». Pour elle «le car postal, c’est la nostalgie, la poésie d’un élément bien de chez nous», qui «emmène les enfants des villages vers leur école de village, là où les professeurs s’appellent encore des instituteurs, où les enfants connaissent tous leurs camarades par leur nom de famille…»

Ou qui déroule devant ses passagers «les paysages les plus typiques de nos régions. On y croise de petites maisons villageoises, des vignobles, des forêts, des vaches, des tracteurs, des vieux figés dans leur époque et bien plus encore.» Bref, le car postal, c’est «l’occasion d’un pèlerinage dans le temps, d’un rapprochement avec la simplicité des choses, d’une redécouverte de la nature.» Bien davantage en somme qu’un simple «moyen de transport»: «le car postal devrait être considéré comme faisant partie de notre patrimoine historique, et chaque habitant de ce pays devrait l’emprunter au moins une fois dans sa vie. Le car postal ne relie pas une ville à une autre, il relie chacun d’entre nous à ce pays...»

Historien des transports, Gérard Duc abonde dans le même sens et rappelle que les cars postaux sont «l’un des seuls services nationalisés par la Constitution de 1848 qui est resté un service national». Un service qui a joué à ce titre un rôle majeur «dans les liens qui se sont établis entre les différentes régions du pays». Et qui conserverait donc «tout son sens actuellement. Non seulement pour relier les périphéries avec les grands centres, mais également pour conserver une cohérence au niveau national.»

Le tout à la voiture, une parenthèse de l’histoire?

L’historien veut croire en tout cas à l’avenir des cars postaux, malgré l’éternel débat sur leur rentabilité: «On assiste aujourd’hui certes à une régression de l’utilisation de ces cars postaux et il est légitime de se poser la question du maintien de toutes ces lignes. Mais on peut aussi imaginer que le tout à la voiture est une parenthèse de l’histoire et qu’on va retourner vers un système de transports publics un peu plus efficients.» Sous l’effet notamment «des problèmes environnementaux et de la saturation de la circulation en direction des grands centres urbains. Il y a déjà une unanimité politique à voir sur le long terme les transports publics comme les transports du futur.»

En attendant, le car postal s’est transformé – déjà – en objet de nostalgie. Autocariste en Valais, Régis Ballestraz, qui a fondé une association à la gloire d’un vieux Saurer datant de 1956: «Je suis fier de sa belle technique, raconte-t-il dans le Nouvelliste, j’aime le conduire. A son volant, je me sens un peu patriote.» Mécanicien retraité, Roby Suter, lui, qui a racheté le Saurer 1962 assurant une liaison postale à Lignières puis le Berna 1970 de la ligne Sion-Savièse-Sanetsch, ne dit pas autre chose. «Je ne supporte pas que ces magnifiques mécaniques finissent leur vie comme guérites d’ouvriers sur les chantiers. Le génie suisse ne doit pas mourir ainsi.»

Témoignages de voyageurs

Markus Glättli
Markus Glättli

Markus Glättli

«Je viens de Wädenswil dans le canton de Zurich. Je suis accompagnateur de moyenne montagne, et je conduis un groupe qui vient d’un peu toute la Suisse. De par ma profession, je prends évidemment beaucoup le car postal dans toutes les régions du pays. De toute façon, je n’ai pas de voiture. Le problème principal, notamment ici en Valais, c’est qu’il n’y a pas toujours de bonnes correspondances.»

Rolf Wägger et Irène Kohler
Rolf Wägger et Irène Kohler

Rolf Wägger et Irène Kohler

«Nous sommes en vacances et cette semaine nous avons pris chaque jour le bus, chaque fois pour une destination différente, histoire de connaître la région. Nous avons eu un seul problème, un chauffeur a oublié de nous arrêter là ou nous avions demandé, ce qui nous a valu une heure de marche supplémentaire. Les cars jaunes font un peu partie de la Suisse, nous y sommes d’autant plus habitués que nous n’avons pas de voiture, par conviction écologique et pour montrer l’exemple aux jeunes.»

Auteur: Laurent Nicolet