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20 février 2012

Une Suisse sous les tropiques

Au Costa Rica, Franz Ulrich, un expatrié nidwaldien, a recréé un petit morceau d’Helvétie. Avec ferme, chalet, train de montagne et restaurant panoramique.

Petit pays, neutre, stable politiquement et à l’économie florissante enviée par ses voisins, le Costa Rica est souvent surnommé «la Suisse de l’Amérique centrale». C’est toutefois au nord du pays, sur les rives du lac Arenal, que cette appellation est le plus pertinente. En effet, Franz Ulrich, un Nidwaldien d’origine, a bâti là il y a une vingtaine d’années un complexe hôtelier baptisé «La Pequeña Helvecia» (la petite Helvétie).

Un petit train conduit les visiteurs jusqu'au restaurant tournant. (Photo: LDD)
Un petit train conduit les visiteurs jusqu'au restaurant tournant. (Photo: LDD)
Longue de 3,6 km, la ligne de chemin de fer présente un dénivelé de 200 m.
Longue de 3,6 km, la ligne de chemin de fer présente un dénivelé de 200 m.

Franchir les portes du domaine permet aux visiteurs de se retrouver subitement au cœur d’une Suisse de carte postale. A gauche, un hôtel-chalet de quinze chambres évoque une construction typique de station de ski. A droite, deux fermes au toit aussi large que bas rappellent l’architecture des bâtisses de l’Emmental. Et, au centre, une petite gare constitue le point de départ d’une ligne dont le viaduc hélicoïdal n’est pas sans rappeler celui qu’emprunte le Bernina Express dans les Grisons. Le tout a pour écrin un paysage montagneux et verdoyant traversé par un lac aux reflets d’argent. A dire vrai, s’il n’y avait ces orchidées mauves ou ces colibris virevoltants de fleur en fleur, le voyageur pourrait se croire en Suisse.

Chaque compatriote peut voir ici le coin de Suisse dont il a envie.

«Chaque compatriote peut voir ici le coin de Suisse dont il a envie, explique Franz Ulrich dans un français parfait. Certains estiment que l’ensemble ressemble à la région de Lucerne avec le lac des Quatre-Cantons en toile de fond. D’autres y voient plutôt la Gruyère. C’était d’ailleurs le cas d’une Fribourgeoise habitant depuis vingt ans New York. Elle est venue récemment ici et a fondu en larmes devant ce panorama.»

Arrivé en 1963 au Costa Rica, Franz Ulrich n'a depuis lors plus quitté le pays.
Arrivé en 1963 au Costa Rica, Franz Ulrich n'a depuis lors plus quitté le pays.

C’est peut-être d’ailleurs ce mélange des genres qui plaît tant aux Suisses visitant le Costa Rica et qui, par nostalgie, aiment s’arrêter chez Franz Ulrich. Quant aux Costaricains, «ils trouvent tout cela très exotique et adorent le petit train qui grimpe jusqu’à notre restaurant tournant», assure le septuagénaire.

Car oui, ce resort pas comme les autres dispose encore d’une drôle de construction s’inspirant du Schilthorn. «La salle tourne sur elle-même en trente-minutes, explique Silena Ulrich, l’épouse de Franz, une Costaricaine pure souche. Cela permet d’observer des toucans ou des singes évoluant dans les arbres depuis sa table. Et lorsque le ciel est dégagé, les clients peuvent admirer le volcan Arenal au loin.»

Le paysage n’est pas la seule chose qui bluffe le visiteur. A elle seule, l’œuvre de Franz Ulrich est déjà méritoire. En effet, l’homme a imaginé son complexe de loisirs sans faire appel à de grands concepteurs de parcs d’attractions. Ainsi, c’est notre homme qui a dessiné les plans et retroussé ses manches pour que son rêve devienne réalité. «Avec trois de mes employés, nous avons construit le restaurant tournant de plus de cent places, le petit musée adjacent retraçant l’histoire du Costa Rica ainsi que la ligne de chemin de fer longue de 3,6 km et présentant un dénivelé de 200 m en vingt-sept mois seulement.»

Le matériel roulant, par contre, n’a pas été fabriqué au Costa Rica, mais acheté. En Suisse. A Cheseaux (VD) plus précisément. «Il y avait là un paysan qui voulait construire une ligne dans son jardin. C’est lui qui a construit le train. Il a attendu pendant douze ans les autorisations, mais ne les a jamais reçues. Après son décès, les héritiers ont tout vendu, et j’ai pu me procurer les rails, les wagons et deux locomotives.»

Quand je retourne en Suisse, je ne reconnais plus mon pays.

Quant à la chapelle qui complète «La Pequeña Helvecia», elle a été bâtie suite à un tragique événement. «Ma fille a eu un grave accident et est tombée dans le coma à Madrid. Heureusement, elle a pu s’en sortir. Ma femme et moi avons décidé de remercier le Seigneur à notre manière.» Aujourd’hui, la petite église fait le bonheur des amoureux. Ainsi, près de cinquante mariages y ont été célébrés. Il est vrai que sa situation, surplombant le lac, est particulièrement romantique.

Franz Ulrich et son épouse Silena, une Costaricienne pure souche, gèrent ensemble La Pequeña Helvecia.
Franz Ulrich et son épouse Silena, une Costaricienne pure souche, gèrent ensemble La Pequeña Helvecia.

Les jeunes couples ne sont pas les seuls à s’arrêter ici. Durant la belle saison, de fin novembre à Pâques, l’hôtel fait le plein et, outre le couple Ulrich, quatorze collaborateurs (femmes de chambre, cuisiniers, jardinier, conducteur de locomotive) s’emploient à la bonne marche des affaires. Le reste du temps, lorsque le ciel costaricain déverse des trombes d’eau, «La Pequeña Helvecia» vit essentiellement de la production laitière. «J’ai une centaine de vaches de la race brune et Simmental et vends le lait à une grande coopérative.» Toutefois, à la différence de leurs consœurs restées au pays, ces dignes représentantes des paysages suisses ne sortent pas de l’étable. «A cause des tiques et des serpents», précise l’exploitant.

Heureux comme un Suisse au Costa Rica

Franz Ulrich ne regrette pas sa vie d’autrefois. Arrivé en 1963 au Costa Rica pour travailler dans l’exportation de café, le Nidwaldien a toujours été un touche-à-tout, passant allégrement du commerce de l’arabica à la vente de voitures, puis à la direction d’une chaîne de télévision. «A l’époque, c’était très facile de créer une affaire.» Toutefois, il y a près de vingt ans, Franz Ulrich décide de tout vendre. «J’étais devenu trop grand pour le Costa Rica. Des jalousies commençaient à se faire sentir.» Aujourd’hui, son petit coin de Suisse le comble parfaitement.

S’attabler avec Franz Ulrich dans le restaurant bucolique de son hôtel et déguster une fondue ou un émincé à la zurichoise et röstis, c’est ainsi l’assurance de passer un bon moment. Non seulement parce que le décor surprend avec ses cloches d’Appenzell suspendues aux poutres, ses chaises en bois sculpté, ses nappes aux carreaux rouges et blancs et ses cors des Alpes accrochés aux murs. Mais aussi, car l’hôte est un personnage attachant. Il suffit ainsi de l’aiguillonner sur sa jeunesse passée au Locle et à La Chaux-de-Fonds pour devenir auditeur d’histoires passionnantes.

Cela étant, l’homme n’envisage en aucun cas un retour sur le Vieux-Continent. «Quand je retourne en Suisse, je ne reconnais plus mon pays. Il a trop changé depuis mon départ, il y a cinquante ans.» Non, Franz Ulrich est devenu un Costaricain comme un autre. A peut-être une ou deux différences près: «Les longues soirées du mois de juin et de juillet me manquent. Ici, il fait nuit toute l’année vers 6 heures. Quant aux Noëls en plein été, je n’arrive toujours pas à m’y habituer.»

C’est là effectivement le seul défaut que l’on pourrait reprocher à cette petite Helvétie qui reproduit si parfaitement notre pays: elle ne se couvre jamais de neige.

Informations: La Pequeña Helvecia sur la Toile

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Marc Antoine Messer