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14 janvier 2013

Une Suisse surpeuplée: vous voulez rire?

Défendue par l’initiative Ecopop, l’idée que nous soyons désormais trop nombreux laisse les spécialistes de marbre. Pour eux la bonne question n’est pas «Combien?» mais «Comment?»

Une foule qui traverse un passge piéton
Sommes-nous désormais trop nombreux sur l’exigu territoire confédéral? (Photo: Jiri Benovsky, Getty Images)

«Soixante pour cent d’étrangers en 2050!», «La déferlante démographique va nous détruire!» Dans le sillage de l’initiative Ecopop (n.d.l.r.: qui demande de limiter la croissance de la population helvétique), le café du commerce et son jeune frère le forum virtuel sont aux abois: diable, une Suisse désormais à 8 millions d’habitants, cela sentirait l’asphyxie. Avec cette angoissante question: sommes-nous désormais trop nombreux sur l’exigu territoire confédéral? L’idée d’une Suisse surpeuplée laisse en tout cas de marbre les spécialistes des disciplines concernées. Le concept même de surpopulation poserait ainsi problème selon le géographe et chercheur à l’EPFL Pierre Dessemontet: «C’est une notion qui ne veut rien dire en elle-même et ne se définit que par rapport à une situation idéale qu’il faudrait décrire d’abord.»

«La Suisse a toujours été surpeuplée»

S’il s’agit de la capacité d’un pays à nourrir ses habitants, «la Suisse est effectivement surpeuplée, mais elle l’a toujours été, même quand elle ne comptait qu’un million d’habitants». La preuve, les Suisses ont émigré tout au long de l’histoire: «Les mercenaires par exemple étaient simplement des paysans que la terre n’arrivait pas à nourrir.» Ce critère d’autosuffisance n’a plus guère de sens «dans un monde de libres-échanges».

Si l’on parle du «niveau et de la qualité de vie», une Suisse aujourd’hui à huit millions d’habitants «est moins surpeuplée que la Suisse des années 1930 avec seulement 4 millions ou celle de 1800 à 2 millions».

Philippe Wanner, professeur ordinaire à l’Institut d’études démographiques de l’Université de Genève, enfonce le clou: «D’un point de vue scientifique, il n’existe pas une taille optimale de population. La question essentielle est l’adéquation entre la taille de la population et les infrastructures économiques, de transport et de logement. Dix millions d’habitants en 2040, ce n’est pas un problème si les infrastructures s’adaptent et si les comportements individuels restent respectueux de l’environnement.»

Philippe Wanner pronostique en effet dans un futur proche «une croissance démographique modérée, de l’ordre de 0,5 à 1% par an». Une progression qui, loin d’être alarmante, serait même plutôt «indispensable pour faire face aux défis du vieillissement et de l’économie». Une plus faible croissance conduirait selon lui «à des tensions sur le marché de l’emploi et des difficultés sociétales».

Pour Pierre Dessemontet, la croissance démographique que nous connaissons actuellement va probablement se poursuivre «pendant deux décennies, pour arriver un peu en dessous ou un peu au-dessus de 10 millions».

Les accords de libre-circulation marquent un changement

Pour la suite, il serait admis «qu’à partir de 2040-2050» on se dirigerait plutôt vers «une stabilisation de la population mondiale qui va entraîner par ricochet une stabilisation de la population suisse». Le géographe reconnaît que la croissance actuelle «date de 2004 et est due aux accords de libre-circulation» couplés «à la bonne santé de l’économie qui a amené un appel d’air». Philippe Wanner confirme qu’à terme on se dirige vers un reflux: «Le taux de croissance mondial diminue rapidement et d’ici une décennie l’Europe verra sa population diminuer. Le concept même de l’explosion démographique est dépassé, et sert uniquement à attiser les peurs.»

Pierre Dessemontet cite en outre un bon exemple à suivre, celui des Pays-Bas. Quelque 16 millions d’habitants sur un territoire plus petit que la Suisse et malgré tout «un bon niveau de vie, des paysages préservés, des infrastructures, une solidarité entre les générations. Cet exemple, il n’y aurait aucune raison que la Suisse soit incapable de le suivre: nous avons les réserves de croissance, les réserves foncières pour absorber l’augmentation de population et créer les infrastructures nécessaires.»

Nous nous dirigeons vers une stabilisation de la population mondiale.

D’autant qu’il s’agit d’une croissance «qui se finance elle-même. Avec des personnes qualifiées, pas des gens qui coûtent mais qui rapportent. Le bon état des finances publiques depuis 2005 est dû en partie à ces migrants jeunes et actifs dont l’apport est bénéfique en termes d’impôts et d’assurances sociales.»

Face à l’argument qui voudrait qu’une augmentation de la population soit néfaste non seulement pour l’environnement mais aussi pour les libertés publiques – plus on est nombreux, plus la nécessité de restrictions diverses s’impose – Philippe Wanner retourne le compliment: «Limiter la croissance démographique, c’est mettre en danger les libertés individuelles comme celles d’avoir des enfants, de migrer.» Sans nier pour autant qu’une pression démographique se ressent aujourd’hui en Suisse «dans les transports et sur le marché du logement, dans certaines régions à forte croissance».

Avec pourtant une marge de manœuvre: «Les politiques ont pris du retard dans le développement des infra­structures, et c’est à ce niveau qu’il faut agir. On doit s’interroger par exemple sur des mesures favorisant la mobilité douce ou freinant la pendularité.»

«La peur de l’autre, c’est très fort en termes de communication.»

Juliet Fall, professeur associé au département de géographie de l’Université de Genève.

Juliet Fall (photo: LDD)
Juliet Fall (photo: LDD)

Vous diagnostiquez dans la façon qu’a Ecopop d’aborder la question de la surpopulation deux dérives classiques de la défense de l’environnement…

D’abord une tendance qu’on retrouve depuis le début dans certains mouvements écologistes: un repli localiste, conservateur, en contradiction avec le fait que la question de l’environnement s’est imposée en étant considérée à l’échelle globale, internationale. Ainsi, on perçoit un problème écologique – celui de l’augmentation de la population – mais au lieu de le penser en termes d’équilibre global de la planète, on considère l’environnement comme un patrimoine national, on tombe dans le repli identitaire.

Ensuite?

Le deuxième élément, c’est une tendance à utiliser la science pour dépolitiser un débat qui est politique – en l’occurrence l’augmentation de la population, liée à l’immigration. On se réfère à des éléments naturels, à un vocabulaire biologique comme l’empreinte écologique, on parle d’écosystèmes saturés, une série de notions qui seraient des indices rationnels, objectifs. On n’est pourtant pas obligé d’utiliser ce vernis prétendument objectif pour sincèrement penser qu’il y a des problèmes d’aménagement du territoire et de protection de l’environnement.

L’inverse, dites-vous, se remarque aussi: des scientifiques qui s’emparent du vocabulaire politique…

Des biologistes utilisent des termes comme «espèces invasives». Sans penser que ça peut être connoté. C’est parfois une manière de faire parler de sa petite recherche: avec un vocabulaire sensationnaliste on est toujours entendu. C’est repris ensuite dans les blogs d’extrême droite qui disent, voyez: le phénomène est général, il ne concerne pas que les êtres humains.

Vous allez jusqu’à faire un parallèle entre la liste noire des espèces invasives publiée par la Confédération et celle de l’Office des migrations recensant les ressortissants dont les demandes d’asile ne sont pas les bienvenues…

Je ne veux pas faire le procès de ces listes d’espèces invasives, rédigées sans malveillance, mais cela reste tout de même intrigant. Ces métaphores renvoient toutes à une idée de pureté originelle, très présente en Suisse, avec notamment la survalorisation du paysage considéré comme étant le reflet de l’âme nationale. Lier une idée très partagée par la population et louable – le souci de l’environnement – à un sentiment aussi très partagé, mais irrationnel, la peur de l’autre, c’est très fort en matière de communication politique. Et très dangereux.

Auteur: Laurent Nicolet