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8 juin 2015

Une tribu pour exister

Hipsters, lumbersexuels, yummies...Essentiellement masculins et urbains, affirmation de l’individualité et de marquage social autant que d’une certaine masculinité, ces mouvements aux noms étranges se multiplient au gré d’une nomenclature touffue. Cherchant à se distinguer, ils inventent aussitôt de nouveaux standards, pour la plus grande joie des services marketing.

L'acteur australien Hugh Jackman photo
L'acteur australien Hugh Jackman est l'exemple type de spornosexuel. (Photos: Getty Images)

Une identité à trouver par le groupe

Pour Sandro Cattacin, professeur de sociologie à l’Université de Genève , comprendre ce phénomène de tribus d’adultes urbains passe par un rappel historique.

«Les prémices d’un processus d’individualisation remontent à la Renaissance, époque où l’on marquait avant tout son appartenance à une classe. Au sein de la bourgeoisie triomphante du début du XXe siècle, pas de reconnaissance individuelle possible. Il faut attendre Mai 68 pour que souffle le retour de l’affirmation de soi. «Mais le processus d’individualisation sort de la logique d’appartenance à une classe sociale. Et

dès les années 70 naît la volonté d’affirmer en groupe un style de vie et cela passe par des codes: le mouvement hippie, le new-age, etc.»

Aujourd’hui, poursuit ce spécialiste de la sociologie urbaine, nous ne sommes plus dans un contexte de protestation. «Nous sommes dans une société où l’identité individuelle ne va pas de soi. Il faut la gagner, opérer des choix de vie surtout dans des environnements urbains où tout est anonyme.» Grâce au monde global, mais aussi à internet et aux réseaux sociaux, la liberté de choix est totale, et l’on peut très vite se fondre dans une tribu dont on aura appris tous les signes d’appartenance. Avant, pourquoi pas, de décider d’en changer.

Il est facile de se réinventer plusieurs fois, avec le risque d’être tellement peu authentique que l’on est ridicule.»

Ce mouvement de fond de groupes affirmant des valeurs et un style de vie à part date, pour le sociologue, des années 80, avec une accélération notable dans les années 90 et une explosion dès le début du XXIe siècle. «Internet offre une vie hybride, avec un pied dans des réseaux globaux où l’on partage ses goûts pour la mode, une certaine culture, etc., et un autre dans la réalité d’existences souvent forcément plus banales.» Il n’y a plus de véritable affirmation d’une certaine vision du monde. «Et donc une certaine superficialité.

Mais ces groupes ont néanmoins une véritable fonction identitaire sans laquelle on a le sentiment de ne plus vraiment exister.»

Le spornosexuel

Le spornosexuel
Le spornosexuel

Evidemment issu d’un néologisme combinant porno, sport et sexuel, le spornosexuel désigne l’une des tribus mâles les plus en vogue. Elle peut être vue comme l’évolution du métrosexuel. Dix ans plus tard, une évolution plutôt virile, disons, sortie de l’imagination fertile du journaliste anglo-saxon Mark Simpson, déjà inventeur du vocable «métrosexuel». En gros, le «sporno» reste extrêmement concerné par sa garde-robe, mais il consacre désormais moins de temps au shopping (pas grave, devant son écran, on gagne du temps) qu’à sculpter son corps en salle de musculation. Décolleté plongeant, épilation intégrale et muscles saillants constituent son mantra. Tatouages et piercings sont en option. Le jogging, lui, sera plutôt issu de la collection Dior hommes que de Nike, naturellement, puisqu’on est fashion ou on ne l’est pas. Mais le sporno souhaite davantage faire rêver par sa plastique irréprochable et patiemment travaillée. Un retour heureux à la virilité et à la masculinité triomphantes ou un lever d’haltère de plus dans le culte absolu et égoïste de ses abdos et de son pénis? Le débat demeure.

Exemples de cette tribu au degré élevé de testostérone: votre voisin, peut-être, mais aussi Hugh Jackman, voire le jeune Channing Tatum (en moins malin quand même).

Le métrosexuel
Le métrosexuel

Le métrosexuel

Depuis quelques années, en Grande-Bretagne, les hommes dépensent davantage d’argent en chaussures que leurs femmes. Citadin, élégant, raffiné voire un tantinet efféminé, forcément connecté et branché. Depuis 1994, le métrosexuel – qui sent toujours bon – est d’après le chroniqueur anglais Mark Simpson «le consommateur le plus prometteur de la décennie».

Ce mâle travaille et vit en ville pour ne jamais être très loin des boutiques les plus fashion et des expos les plus in. Hétéro, il assume sa part de féminité et adopte les stéréotypes que l’on attribue aux homosexuels en matière d’apparence vestimentaire. Il a de l’argent, aime le dépenser sans compter quand il s’agit d’acquérir la paire de pompes ou de jeans, la montre ou le coupé sport qui lui permettra de se différencier. Bref, le métrosexuel représente en quelque sorte la première génération d’hétéros refusant d’être stigmatisés en raison de leur passion pour les vêtements, le luxe ou les produits de beauté.

Créé en 1999 par Aaron Peckham, le dictionnaire urbain anglophone de référence «Urban Dictionary» (lien en anglais) propose des quiz amusants pour que l’internaute puisse se situer dans telle ou telle tribu urbaine.

Vous êtes peut-être un métrosexuel si vous êtes entre autres: incapable de traverser un magasin Banana Republic (ou votre marque préférée) sans rien acheter, si vous ne pouvez porter que des boxers Calvin Klein (idem), si vous possédez au moins vingt paires de belles chaussures, une douzaine de lunettes de soleil chic et de montres onéreuses.

Le lumbersexuel

Le lumbersexuel
Le lumbersexuel

C’est un peu le pendant américain du spornosexuel, mais avec des codes et références bien différents. Son truc à lui, grâce à un savant mélange d’apparence rugueuse hétéro-normée, c’est de ne surtout pas avoir l’air de vivre en ville ou de venir travailler au bureau en coupé sport, mais de sortir d’un tipi et de se laver dans la rivière en contrebas avant de débarquer dans son pickup truck hors d’âge. Selon l’écrivain Tom Puzak, «son sac à dos renferme un MacBook Air dernière génération, mais il pourrait tout aussi bien trimbaler une hache de bûcheron. Et quand il fait la tournée des bars, il ressemble à un gars venu abattre un pin sylvestre.» De New York à Los Angeles, c’est le mâle qui popularise les chemises à carreaux et le look homme des bois dans les rues. Sa barbe est plutôt touffue et en apparence débraillée, mais c’est parce que, officiellement, voilà des semaines qu’il ne s’est pas regardé dans le miroir. Quand il en a un, car après tout il n’y a pas de miroir au milieu des bois, non? Un homme en osmose avec la création, qui n’a pas besoin d’aller acheter du basilic (il en cultive) ni d’emporter des barres de céréales en randonnée (il connaît par cœur l’emplacement du spot de fraises des bois ou de mûres sauvages).

Stars types: Jake Gyllenhaal ou…Chuck Norris.

Le yummy

Le yummy.
Le yummy.

Autre évolution du métrosexuel, le yummy (ou YUM pour young urban male) peut faire penser à une version XXIe siècle du yuppie cher à Wall Street, accro au fitness et aux costumes hors de prix. Cette nouvelle tribu affiche avec soin son statut social, adore le luxe et les dépenses d’apparence. Cet acronyme est né dans un rapport de HSBC à l’intention de marques de luxe comme Prada, Hugo Boss, Richemont ou Burberry. Les experts de la banque tirent le constat qu’avec 9% de croissance pour 2014, les hommes constituaient 40% des ventes du secteur. Et que cette progression était à mettre au crédit d’une nouvelle catégorie de consommateurs.

Ce jeune loup des villes a entre 25 et 30 ans, il adore s’acheter des habits, mais aussi de la maroquinerie, des montres, cosmétiques et autres gadgets techno chers et griffés. C’est un vrai winner et il faut que cela se remarque à travers ce qu’il s’achète.

Personnalité type: Robert Pattinson, acteur star et égérie de Dior Homme.

Déjà presque ringards: le hipster et le normcore

Le normcore

Le normcore
Le normcore

C’est le tenant de l’ultra-normalité. Volontiers geek voire nerd, cet adepte du «no style» enfile toujours la même paire de baskets hors d’âge, un jeans mou et un sweat à capuche informe et plus très frais. Le normcore (pour la contraction de normal et hardcore) vise donc le confort bien avant le style, dans le but déclaré de se fondre parmi les messieurs Tout-le-monde. Mais le dandy du printemps dernier (selon le New York Times) semble déjà en perte de vitesse. Trop de normalité tue sans doute la tribu. Figures tutélaires: Mark Zuckerberg, naturellement, mais aussi Steve Jobs.

Le hipster

Le hipster.
Le hipster.

Il paraît que, contrairement à beaucoup d’autres positionnements identitaires, le terme de hipster peut se targuer d’une certaine ancienneté puisqu’il désignait l’amateur (blanc) de jazz (noir) aux Etats-Unis. Depuis quelques années, le hipster contemporain cherche à se démarquer du tout-venant par des goûts volontiers rétro, en tout cas décalés: son look de dandy se travaille à travers des fréquentations de friperies chic, osant les mariages entre tatouages et lunettes en écailles façon fifties, chemises de bûcheron-bonnet estival et baskets rétro-chic, skateboard (ou vélo façon beachbike) en option. Et puis la fameuse barbe fournie et (en apparence) anarchique.

C’est un nostalgique (d’une époque qu’il n’a souvent pas connue) assumé, amateur de fauteuils club, d’endroits branchés. Un peu trop médiatisée, la hipstérisation triomphante semble marquer le pas. «Après avoir colonisé tous les domaines masculins de l’habillement et des soins, le terme est devenu si versatile que plus personne ne s’en sent proche. Désormais, la seule règle du club hipster, c’est de ne jamais admettre qu’on en est membre», relève Luke O’Neal, cité par Slate.

Et demain, les tribus suivantes débarquent déjà

Le twee

Le twee.
Le twee.

Enième anti-hipster déclaré, le «twee» (en gros «maniéré») ne veut ni du cynisme ni du consumérisme virilisant. Son truc à lui, c’est la douceur et la gentillesse d’autrefois, le désuet, la laine et le coton, le costume en velours marron et le pull à col roulé pour monsieur (robe pastel ou cardigan à pois pour madame). Côté musique, les Smiths constituent la référence absolue, alors que la réalisatrice Sofia Coppola et la chanteuse Taylor Swift se donnent du mal pour en devenir les icônes contemporaines. On l’aura compris: cette tribu semble, enfin, concerner les deux sexes.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey