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4 janvier 2016

Une vie à ciel ouvert

Dehors par tous les temps, il veille, il marche au pas, il pense. Pascal Eguisier, berger nomade, parcourt le plateau romand tout l'hiver. Une existence à contre-courant, menée avec lenteur, humilité et beaucoup de moutons.

Pascal Eguisier avec son troupeau de moutons photo
Pascal Eguisier est peut-être le dernier berger nomade de Suisse.

On aperçoit d’abord les masses duveteuses qui se découpent sur la crête à travers le brouillard. Et puis, en s’approchant, on distingue les ânes installés sous un grand chêne nu, les chiens qui montent la garde. C’est après seulement que l’on reconnaît le berger. Silhouette sombre, canne et grand chapeau de laine. Comme le santon de la crèche.

Mais Pascal Eguisier, 57 ans, n’a rien d’un personnage immobile. Ce serait même plutôt le contraire. Une vie en mouvement, toujours à arpenter les pâturages, à scruter l’horizon herbeux, le souffle ample de celui qui vit à ciel ouvert. Le regard gris évasé, avec une pointe de malice à toute heure. C’est lui qui mène le troupeau à travers la région de la Broye, en faisant une boucle vagabonde depuis Cuarny (VD). Six cents kilomètres en quatre mois, du 15 novembre au 15 mars. Un berger nomade, peut-être le dernier en Suisse.

Ce jour-là, il se tient sur les collines de Chavannes-sous-Orsonnens (FR) avec sa famille d’hiver: 800 moutons, deux ânes, quatre chiens et un aide-berger, David Henguely, qui songe sérieusement à reprendre le flambeau.

Les deux hommes discutent de l’itinéraire du jour. Objectif? «Aucun. C’est l’herbe qui décide. Chaque année, c’est différent. Certaines parcelles ne sont pas bonnes, parce qu’elles ont été purinées, et il faut éviter les cultures, les semis», explique Pascal Eguisier.

Pour l’heure, les moutons broutent gaiement. Blancs des Alpes , suffolks à tête noire , texels dodus , charolais , bergamasques au nez busqué et à l’oreille tombante, ils sont tous là, tranquilles. Faciles à vivre?

Ils sont gâtés comme des gamins qui ont trop de jouets!

En plus, ils sont gourmets, habitués à changer de chocolaterie tous les jours. Alors attention à ne pas se laisser déborder», sourit le berger. Ce qui ne risque pas de lui arriver. En quarante ans de métier, Pascal Eguisier a appris à manier la main de fer dans le gant de laine. Et avec lui, les moutons filent doux.

Quand les bêtes ont assez mangé, qu’elles sont «grosses comme des montgolfières», il faut les faire ruminer. Direction la forêt pour la pause de midi. Le troupeau se met en route sous l’impulsion d’Irmat, brebis brune avec sa clochette. Les chiens, des borders collies puissants et «tronchus», s’activent aussitôt pour mener les laineux à la baguette. Zia court à gauche à droite, Zak rattrape les dissidents, tandis que le jeune Snatch s’amuse avec la queue d’un mouton stoïque. «Sans chiens, je suis comme un chef d’orchestre sans musiciens», dit joliment Pascal Eguisier, qui rappelle à l’ordre Kiwi quand il brusque trop les retardataires.

En lisière de forêt, la petite caravane s’installe, les bêtes d’un côté et les hommes autour du feu. On sort le pain, une sauce aux champignons pour des croûtes improvisées. «Des gens que je connais de longue date nous amènent parfois à manger. Et puis, j’ai toujours en réserve des pâtes, du riz et de la polenta bien sûr. Quelle vie magnifique, on mange à la clé des champs!», dit-il joyeusement en sortant un petit pliant.

Sûr que cet homme a une vie hors cadre, façonnée dans une enfance corrézienne, sans doute. Des parents industriels, mais des heures passées dans le berceau de la nature déjà. «On avait un moulin sans eau courante et sans électricité, à la campagne. On y allait le week-end et pour les vacances. J’ai adoré chaque instant passé là-bas.

Et puis, Jacquou le Croquant, personnage légendaire et rebelle, m’a toujours fait rêver.»

Le choix a été vite fait: à 19 ans, il vient en Suisse pour garder des troupeaux et apprend le métier avec des bergers bergamasques, porteurs de la tradition. Il en a gardé le dialecte et les lourds habits, pantalon et veste de laine noire, confectionnés dans la capitale lombarde.

Toucher du doigt l’essentiel

Cette vie, libre et austère, il n’en changerait pour rien au monde. En tout cas pas aujourd’hui, quand la brume s’écarte, laissant filtrer une lumière dorée sur les champs soudain immenses. Une fenêtre de ciel bleuté s’ouvre sur le vallon, le clocher d’Orsonnens (FR), le Gibloux à peine drapé de neige. En été, quand il a rendu les moutons à leur propriétaire, – «je suis berger salarié, le commercial ne m’intéresse pas!» – Pascal Eguisier se retire au-dessus d’Anzère (VS), dans un refuge de montagne, le Grenier de Zaland. Où il conjugue solitude et authenticité culinaire, poulet au regain et gigot à l’aspérule odorante en coque d’argile. Toujours bio et cuit au feu de bois… Avis aux promeneurs!

Mais pour l’heure, une fois avalé le café fumant, il faut se remettre en route. Trouver un espace où faire paître encore les pelotes sur pattes avant la nuit. Les deux hommes en profitent pour tailler des onglons, tâter des croupes et marquer les bêtes, 45 kilos tout pesés, qui sont prêtes pour la boucherie. «J’aime les moutons, oui, mais je ne tombe pas dans la sensiblerie, dit le berger.

Je les aime parce qu’ils me font voyager. Rester dans une étable, non merci!

Ça a un rapport au sens de ma vie. La nature permet cette note, d’être dans la sérénité, en accord avec soi-même, d’être centré. Et de toucher du doigt l’essentiel.» Nomade, Pascal Eguisier l’est aussi de cœur: ses trois enfants sont nés de trois femmes différentes. Cet homme, que le froid et la solitude aiguisent, rêve encore de Sibérie. «J’espère y aller l’année prochaine. Ce sont les rennes, animal totem, qui m’attirent. Et puis, dans la taïga, les éléments sont très forts et très purs, il n’y a que le vent et l’eau, pas d’avion dans le ciel.»

Le troupeau repart en dodelinant, les chiens toujours aux aguets, prêts à rabattre les gourmands qui s’aventurent trop près des champs de colza. Il arrive que les paysans ne l’accueillent pas à bras ouverts, «mais ce n’est pas grave, c’est l’envers du décor». Le bon côté en vaut tellement la peine. L’espace en mouvement, la liberté d’avancer, le paysage toujours neuf. «J’ai choisi cette vie-là, c’est une éthique, une pureté. Pas de télévision, pas de radio, je ne vais ni au bistrot ni dans les magasins. Se contenter de peu, c’est ça qui rend heureux. Ma plus grande richesse, c’est de ne rien posséder. Le matériel, ça nous tient, ça nous englue. Tout le monde rêve d’une maison. La mienne, elle est là», dit-il en écartant les bras sur l’horizon.

Une philosophie façonnée dans la lenteur du temps passé à attendre

Déjà la brume remonte et se referme sur ce moment hors du temps. Le soleil dessine un rond blanc parfait dans les ramures. «Je n’ai vécu que des montagnes, de la transhumance et je suis toujours animé», dit-il dans un souffle. Simplicité, humilité, et une certaine philosophie façonnée dans la lenteur du temps passé à attendre, à veiller. Le meilleur moment de la journée? Il répond sans hésiter: «Le soir, quand les agneaux ont le ventre plein, c’est la satisfaction du berger. Et puis on dort où on peut, idéalement en forêt, mais parfois au milieu d’un labour.» Bientôt, il tendra une bâche pour la nuit, il préparera le repas du soir dans sa grosse casserole noire. Et s’endormira d’un sommeil léger. Toujours à l’affût. Berger 24 heures sur 24, comme il aime à dire.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens