Archives
15 août 2016

Une vie sans voiture

L’économie de partage et les innovations technologiques permettent aujourd’hui de solides alternatives aux véhicules privés. Un choix de vie qui compte de plus en plus d’adeptes dans les grandes villes helvétiques.

Dessin humoristique, un chauffeur pose de multiples conditions pour le voyage avec des passagers
Quand le covoiturage devient tout un art...

La voiture, symbole de réussite sociale? Plus vraiment… Du moins pour certaines classes de la population et plus spécifiquement dans les grandes villes suisses. Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), 55% des ménages à Bâle ne possèdent pas de voiture, 53% à Berne, 48% à Zurich, 44% à Lausanne et 40% à Genève. Contre seulement 21% dans l’ensemble du pays.

Les données ont été récoltées en 2010. Il faudra attendre jusqu’en début d’année prochaine pour obtenir de nouvelles statistiques. Mais les experts s’attendent à une confirmation de cette tendance et principalement dans les deux plus grandes agglomérations romandes.

Lausanne et Genève rattrapent petit à petit leur retard»,

observe Samuel Bernhard, qui dirige le projet «Vivre sans voiture» à l’Association transports et environnement (ATE). «Ces dernières années, les deux villes ont investi largement dans leur réseau de transports publics. On constate aujourd’hui les résultats!»

Autres lieux à fort potentiel: les agglomérations à proximité des grands centres urbains ainsi que les villes de moyenne importance. «Ces régions sont souvent déjà bien desservies en transports publics. Pourtant, la grande majorité de leurs habitants n’imaginent pas encore renoncer à posséder leur propre véhicule.

C’est psychologique, les gens se sont habitués à se déplacer de cette manière et ils ne prennent donc pas en considération les alternatives, même si elles sont de bonne qualité.»

Le résultat d’un véritable choix?

Derrière ces statistiques séduisantes se cache une tout autre réalité, met en garde Giuseppe Pini, professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne:

Il n’y avait en ville de Genève qu’environ 7% des ménages sans voiture qui ont véritablement fait ce choix de vie. Ce sont pour la plupart des personnes qui ont suivi des études supérieures et qui ont la fibre écologique.

Tous les autres y ont été contraints, parce qu’ils sont trop vieux pour conduire, qu’ils n’ont pas assez d’argent, etc.»

Un bilan en demi-teinte

Si le géographe reconnaît qu’il y a bien de nos jours une tendance à renoncer à la voiture dans les villes helvétiques, il pointe du doigt les ventes de véhicules privés dans le pays qui sont, elles, toujours en hausse. «Selon les prévisions de l’OFS, 50% des kilomètres parcourus en Suisse en 2050 le seront en voiture.

L’aménagement de nos agglomérations a été largement réalisé en fonction de la mobilité individuelle automobile. Et il nous sera donc très difficile de changer nos lieux de consommation, d’emplois, de formation et le moyen de transport nécessaire pour les atteindre.»

Les deux experts s’accordent en revanche à propos du fort potentiel de l’économie de partage. Y compris pour la voiture, un objet qui se veut pourtant par définition individuel. «Les systèmes de carsharing sont déjà bien développés en Suisse et ne cessent de s’améliorer, se réjouit Samuel Bernhard. Ils sont un argument fort pour les ménages qui hésitent à se passer de voiture.» Giuseppe Pini le reconnaît:

Les véhicules partagés représentent actuellement 1,5% des déplacements. C’est une goutte dans un océan… mais qui pourrait croître à l’avenir.

Cela dépendra de l’évolution de notre société: si les nouvelles générations se montrent moins individualistes, alors oui, il y a du potentiel!»

Quelques alternatives à la voiture individuelle

Dessin symbolisant le carsharing
Le carsharing

Le carsharing
Fondé en 1997 déjà, Mobility, le leader suisse des systèmes de partage de voitures,n’est plus à présenter. La coopérative met à la disposition de ses 127 300 clients 2900 véhicules à 1460 emplacements dans toute la Suisse. Il y a deux ans, la coopérative a lancé Catch a Car en ville de Bâle. Suite au succès de cet essai pilote (123 véhicules et 5000 utilisateurs), elle lancera le concept à la fin de l’année à Genève. La différence avec le système Mobility traditionnel? «La voiture peut être stationnée partout gratuitement. Et il n’y a aucune obligation de la ramener à son point de départ», explique Silena Medici, responsable de Catch a Car.

Le service est spécifiquement réfléchi pour des déplacements en milieu urbain, avec des tarifs à la minute (dès Fr. 0.41, essence comprise): «Si l’utilisation excède deux heures, nous proposons à nos clients de faire appel aux services de Mobility, poursuit-elle. Notre service n’est pas un concurrent. 40% des utilisateurs sont d’ailleurs des abonnés de Mobility.»

La large majorité des utilisateurs de carsharing sont aussi des grands adeptes de transports publics. «Nos solutions incitent de plus en plus de personnes à ne plus posséder leur propre véhicule. Ils se déplacent en transports publics et quand cela n’est pas possible ou trop compliqué, ils louent une de nos voitures.» Une étude de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) est arrivée à la conclusion que Catch a Car a permis de supprimer 363 véhicules privés des rues bâloises.

Dessin humoristique sur le prêt de voiture
La voiture de mon voisin

La voiture de mon voisin
Sharoo, autre système de carsharing, a été mis en place en 2014. «Un millier de véhicules est en circulation pour plus de 20 000 locations déjà enregistrées», indique son directeur des opérations, Bernhard Städler. Sa particularité? «Les véhicules sont mis en location par Monsieur et Madame Tout-le-monde et par des entreprises privées dans environ 10% des cas.»

Nul besoin de rencontrer le propriétaire du véhicule pour l’emprunter. Depuis le site internet de Sharoo ou son application pour smartphone, on peut repérer les voitures disponibles et les réserver en quelques clics. Pour déverrouiller les portes du véhicule, on utilise également son téléphone portable, via la fonction Bluetooth. Ce qui implique que les loueurs installent au préalable un petit boîtier à l’intérieur de l’automobile pour un coût unique de Fr. 399.-.

C’est le propriétaire du véhicule qui définit libre- ment la disponibilité et les prix de location, à la journée, à la semaine ou au nombre de kilomètres. Sharoo prélève une commission entre 15% et 30% selon le type d’abonnement.

Dessin humoristique sur l'app Uber
Un taxi particulier

Un taxi particulier
Aujourd’hui, tout le monde peut endosser le costume de taximan. On parle bien sûr d’ Uber, l’application pour smartphone qui met en contact les utilisateurs avec des conducteurs amateurs réalisant des services de transport. Son principal avantage, ce sont ses tarifs, en dessous de ceux pratiqués par les taxis officiels. Comptez entre Fr. 20.- et 25.- par exemple de l’aéroport de Genève à la gare Cornavin. C’est entre Fr. 10.- et 20.- de moins qu’en taxi traditionnel.

Le service est disponible dans quatre cents villes au niveau mondial, en Suisse romande à Lausanne et Genève. A noter quand même qu’Uber est perçu d’un très mauvais œil par les sociétés traditionnelles, qui accusent la firme américaine de concurrence déloyale.

Dessin humoristique sur le covoiturage 2.0
Le covoiturage 2.0

Le covoiturage 2.0
L’idée est simple: remplir au maximum sa voiture pour faire baisser le coût du voyage.La plateforme de covoiturage d’origine française Blablacar (présente dans 22 pays, avec 25 millions de membres) dispose d’un nombre croissant d’utilisateurs en Suisse romande bien que le service n’y soit pas encore proposé officiellement. Pour Fr. 5.-, on peut par exemple dénicher un trajet entre Genève et Lausanne. Et dès Fr. 30.- jusqu’à Paris.

Le site web est très fonctionnel: entrez vos villes de départ et de destination, ainsi que la date et l’heure du voyage souhaitées, puis sélectionnez le conducteur qui effectue le trajet au plus proche de vos besoins. Ce dernier est immédiatement averti par e-mail ou SMS. Il vous appellera pour régler de vive voix les derniers détails du voyage.

Dessin humoristique sur le vélo électrique
A velo

A vélo
Et si la petite reine avait aussi son rôle à jouer pour diminuer la circulation de voitures dans les villes? Sur ce point, la Suisse n’est pas très avancée. «Le trafic cycliste n’a pas augmenté ces dernières années, confirme Bettina Maeschli, responsable de la communication de Pro Velo Suisse. Lorsque les gens abandonnent la voiture pour se rendre au travail, ils se reportent généralement sur les transports publics.»

Pour augmenter la part de vélos en ville, il s’agit encore d’améliorer les infrastructures. «Nous militons pour un meilleur réseau de pistes cyclables, plus sûres, avec des voies express et des places de stationnement sécurisées. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous pourrons inciter davantage de pendulaires à se déplacer à vélo.» Le déploiement progressif de systèmes de location de vélos dans les villes helvétiques (à l’image de Publibike, disponible dans plusieurs cités romandes) pourrait également contribuer au développement de ce mode de transport durable.

A pied
Finalement, on peut aussi remplacer certains de ses déplacements en voiture par la marche à pied. «Les déplacements des piétons sont étroitement liés à l’offre en transports publics, précise Thomas Schweizer, directeur de Mobilité Piétonne Suisse. Pour augmenter la part des déplacements à pied, il faut que les distances entre les stations soient courtes et attrayantes.»

L’association milite également pour davantage de rues sans voiture. «On reste très frileux à ce sujet en Suisse, estime-t-il. Il n’y a que dans les parties historiques des villes que l’on développe des zones piétonnes. Les parties plus récentes ont été conçues en fonction des voitures et incluent de nombreuses places de stationnement.»

Mais les choses changent petit à petit… Notamment en Suisse alémanique, où de nouveaux quartiers sans voiture voient le jour. «Cela permet de belles économies financières pour les propriétaires. Une place de stationnement en sous-sol coûte environ Fr. 50 000.- et reste donc très difficile à rentabiliser.»

Ces dernières années, plusieurs initiatives ont vu le jour pour promouvoir la marche à pied en ville. A l’image de Pédibus, lancé en 1998 à Lausanne, qui propose aux parents de mettre en place et de gérer des itinéraires à pied pour amener leurs enfants de leur domicile à l’école. On compte actuellement plusieurs centaines de lignes de Pédibus à travers tous les cantons romands.

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Illustrations: François Maret