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20 juin 2016

Uni(s) contre le plagiat

Etudiants, professeurs, chercheurs, artistes, ministres: le vol de la création d’autrui s’amplifie, et la prise de conscience des universités et hautes écoles a enfin sonné.

Deux individus devant des écrans, dont la souris de l'une vole le contenu de l'écran de l'autre.
La résistance académique contre le plagiat commence à s’organiser.

Petites fâcheries entre artistes ou histoires de gros sous, simples copier-coller d’étudiants ou fraudes beaucoup plus subtiles cachées dans la recherche: le plagiat, fruit de l’infobésité du web et des nouvelles technologies mais aussi sans doute de la crise des institutions et d’une course tant à l’urgence qu’à la performance, est partout.

Le monde académique s’en émeut et tente de s’en défendre, les juristes bataillent avec les subtilités du droit d’auteur, les artistes se lancent des noms d’oiseaux sur les réseaux sociaux. Soit les lieux mêmes du péché.

Nous sommes passés d’une époque où aller chercher de l’information demandait temps et énergie à une société noyée par une information accessible en un clic. Ce qui peut donner l’impression de sa gratuité»,

reconnaît à l’Université de Genève Michelle Bergadaà. Depuis plus de dix ans, cette professeure en marketing et communication suisse, d’origine québécoise, se trouve à la pointe de la lutte contre le plagiat académique. Devenu une référence internationale, son site internet responsable.unige.ch est suivi par plus de 15 000 abonnés de quelque dix-sept pays.

Avec cette certitude: l’ampleur du phénomène fut longtemps, et l’est parfois encore, largement sous-estimée par les hautes écoles.

Le plagiat représente d’abord un vol, celui de la création, de la pensée d’un autre.

C’est une fraude au système et une rupture du contrat académique qui enjoint de penser par soi-même et de citer expressément tout emprunt extérieur.»

Plagiat chez les profs

Il suffit de se rappeler les affaires très médiatisées impliquant des professeurs du côté de Neuchâtel en 2013 (ou Fribourg en 2011) pour se convaincre du tort considérable causé à l’institution. «Sans compter les moyens considérables, et donc l’argent, qu’une haute école doit dépenser pour pouvoir effectivement sanctionner le plagiaire,

qui pour moi n’est rien d’autre qu’un délinquant de la connaissance comme il existe des délinquants routiers ou des délinquants sexuels.»

Ces comportements plagiaires provoquent également une grande émotion et parfois beaucoup de dégâts auprès des victimes, souvent bien seules et désarmées pour réussir à avoir réparation de ce qui est vécu comme une prédation de leur travail.

Juridiquement, des cas compliqués et rarement condamnés

Illustration d'un marteau avec une tête en forme de souris informatique.
En Suisse, seul le droit d'auteur est protégé.

Un chemin d’autant plus douloureux que juridiquement le plagiat ne correspond à aucune qualification. «En Suisse, c’est bien le seul droit d’auteur qui est protégé. Je n’ai donc pas souvenir de cas scolaires ou académiques tranchés devant les tribunaux. Quand aux affaires entre artistes connus, elles se règlent rarement dans notre pays», explique
le professeur de droit de l’Université de Lausanne Ivan Cherpillod.

En France, la situation n’est guère différente, renchérit Jean-Noël Darde, ancien maître de conférences en sciences de l’information à Paris VIII: «Seule la contrefaçon est condamnable. Autrement dit, il faut qu’il y ait démonstration d’une atteinte économique pour la personne plagiée.

Mais l’aspect judiciaire ne règle nullement le problème moral.»

Mais que protège exactement ce fameux droit d’auteur? En principe pas les idées, qui restent libres de droit. Encore que cela se discute dans le cas de ce qui pourrait être pris comme l’idée centrale d’une œuvre. Adopter une résolution d’intrigue aussi unique que celle du Crime de l’Orient-Express (chaque protagoniste donna un coup de couteau) rentrerait sans doute dans ce cas.

Juridiquement, il n’est en revanche pas certain qu’un ghostwriter – qui écrit un mémoire de fin de master – puisse être condamné pour s’être installé avec pignon sur rue. Et même avoir fait publicité de son offre.

Récemment, les Universités de Berne et Saint-Gall ont voulu porter plainte contre une société de ghostwriting. Mais leur démarche a été invalidée par la justice faute d’avoir pu trouver au moins une personne qui a eu recours à leurs services. Et même si cela avait été le cas, la responsabilité pénale de l’entreprise reste largement soumise à caution.

Hautes écoles: la fin du tabou

On l’a dit, la résistance académique s’organise. Plus ou moins rapidement puisque cette prise de conscience active date de 2005 à Genève, mais seulement de 2014 à Neuchâtel. Premier levier d’action, la prévention et le rappel des règles universitaires. Et pas seulement auprès des étudiants de 1re année.

«Les risques de plagiat paraissent certes plus importants à certains moments du cursus, lors de la rédaction d’un important travail personnel par exemple.

Mais la sensibilisation au bon usage du matériel des connaissances et recherches antérieures doit se faire dès le collège et le gymnase si l’on veut éviter une épidémiologie des mauvaises pratiques»,

expliquait Pierre-André Michaud, le vice-doyen de la Faculté de biologie et de médecine à l’Université de Lausanne lors d’un colloque sur le thème organisé début 2014.

Chaque cas est un cas de trop

Des commissions interdisciplinaires ont été mises en place, les professeurs – et notamment les directeurs de mémoires et de thèses – rendus attentifs à une nécessaire vigilance dans la mesure où ils restent le premier et plus important levier de détection. Il leur est également rappelé l’importance de l’encadrement des étudiants,

car ce sont finalement les étudiants qui sont les garants de la validité des diplômes»,

relève Michelle Bergadaà, qui se dit convaincue qu’au moins 10% des étudiants rendent des travaux rédigés par des tiers.

Les cas de chercheurs, voire de professeurs adeptes de la fraude scientifique restent, eux, heureusement l’exception. Mais naturellement chaque cas est un cas de trop et cause d’immenses dégâts en termes d’image institutionnelle.

Jérôme Jacquin, président de la Commission de l’enseignement de l’Université de Lausanne (Unil): «Notre réflexion de fond a été inaugurée dès 2009. Elle englobe la réglementation, la formation, la communication et bien sûr la détection. Pour laquelle les logiciels ne constituent qu’un outil.

Le professeur demeure celui qui cultive le premier doute et mène l’éventuelle investigation.

C’est aussi à lui que revient le devoir de former ses étudiants et chercheurs, et de passer d’éventuels travaux suspects au scanner du logiciel.»

Illustration d'une souris onformatique placée sur écoute.
A l’Unil, le conseil de discipline évoque entre deux et cinq cas graves par année.

Face à un cas avéré de plagiat, certaines hautes écoles et universités utilisent le critère d’intentionnalité pour déterminer la sanction. «Pour notre part, poursuit Jérôme Jacquin, nous préférons actionner des critères objectifs, parmi lesquels le degré de gravité, la répétition dans un même travail et l’éventuelle récidive.» A l’Unil, le conseil de discipline évoque entre deux et cinq cas graves par année, c’est-à-dire ayant exigé une externalisation de la Faculté.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Illustrations: Sébastien Thibault