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26 mars 2012

Unis pour le meilleur et par le métier

Par choix ou par nécessité, certains couples décident de travailler ensemble. Une bonne idée de mélanger affaires et sentiments? L’exemple de trois couples qui ont su trouver la formule gagnante.

Graeme Mann et Patricia Capua Mann se regardent d'un air complice
Graeme Mann et Patricia Capua Mann se souviennent de leurs débuts: «On sortait le matelas de la chambre pour pouvoir travailler. On n’avait pas d’informatique. Juste un T-équerre, un crayon et une gomme.»
Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute de couples.
Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute de couples.:

Ils partagent les mêmes collègues et ramènent les mêmes soucis le soir à la maison. Leur petite entreprise, ils l’ont souvent montée ensemble, la pilotent à deux, faisant le pari de mettre tous leurs vœux dans le même panier, amour et affaires.

Mais quoi, se retrouver à la pause devant la machine à café avec sa moitié, parler boulot jusque sur l’oreiller, n’est-ce pas un pari risqué? Celui de créer de la concurrence au sein du couple, surtout quand les deux partenaires occupent le même créneau. Mais aussi, celui d’effacer le désir à force de proximité. «On ne peut pas être normatif. Mais le plus gros risque, c’est effectivement une espèce de fraternisation, que le couple n’entretienne plus qu’une relation de partenaires. Encore que certains se contentent très bien de cette situation», analyse Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute de couples à Paris.

«Avoir un statut est très important»

En fait, l’un des dangers majeurs, qui guette les couples ensemble au travail, concerne surtout madame: «Souvent les femmes aident leur mari au bureau en faisant la comptabilité ou en prenant les téléphones, mais sans être vraiment salariées. Avoir un statut, une reconnaissance, un salaire et toutes les assurances sociales qui vont avec, est très important, même dans une entreprise familiale. Surtout en cas de séparation», prévient Françoise Piron, directrice de l’association Pacte, qui soutient la promotion des femmes en entreprise.

Des frontières claires à établir

Alors, les règles d’or à respecter quand on décide de travailler ensemble: éviter les situations hiérarchiques, privilégier la complémentarité et surtout respecter une frontière claire entre bureau et maison. «Chaque territoire doit être préservé. Parler systématiquement boutique au moment de se coucher, c’est très mauvais», estime le thérapeute. Qui poursuit: «Ce qui fait tenir les couples ensemble est que l’un et l’autre se sentent reconnus comme homme ou comme femme dans le regard de l’autre. A partir de là, tous les cas de figure sont possibles.»

Ce sont souvent des couples qui durent plus que les autres.

Françoise Piron, directrice de l’association Pacte
Françoise Piron, directrice de l’association Pacte

Contrairement aux idées reçues, le fait de partager un quotidien professionnel pourrait finalement être un facteur de consolidation du couple. Comme un quitte ou double. «Avoir les mêmes challenges, les mêmes enjeux professionnels peut solidifier un couple. Les duos unis par le travail sont souvent des couples qui durent plus que les autres», observe Françoise Piron.

D’autant que ces tandems rodés à la résolution des problèmes professionnels savent souvent mieux gérer les conflits privés. On pense à toutes ces paires gagnantes, Tinguely & Niki de Saint-Phalle, Pierre et Marie Curie, les époux Lalanne. Qui ont su garder la flamme vive tout en multipliant par deux leur potentiel créatif.

«Une dynamique de séduction plus grande»

«Quand on travaille ensemble, on se voit beaucoup, oui, mais sous son meilleur jour, bien apprêté pour la vie sociale. La dynamique de séduction est plus grande que pour les couples qui ne se retrouvent que le soir, fatigués, en pyjama ou derrière un tablier», rigole Françoise Piron.

Pour Robert Neuburger, tous les couples sont en fait amenés à travailler ensemble, parfois sans le savoir: quand ils deviennent parents. «L’éducation des enfants, c’est un boulot. Une vraie entreprise à deux patrons!»

Il porte les soucis, elle y croit

Michelle et Marc Agron Ukaj, 50 et 48 ans, deux enfants de 20 et 18 ans. Leur entreprise: la librairie-galerie de l’Univers à Lausanne.

Tous deux libraires de formation, ils ont commencé à travailler dans des échoppes concurrentes. Sans rancune et sans rivalité, puisque en 1996 ils décident d’ouvrir leur propre enseigne à Lausanne, spécialisée dans les livres anciens. Sur un étage puis sur deux, histoire d’accueillir une galerie d’art. «Les rôles ne sont pas répartis, on n’est pas méthodiques», répond Marc. «Mais on tient à la créer un jour, cette répartition», ajoute Michelle en riant.

Si le rayon de Marc est plutôt celui des livres précieux ou d’histoire, et celui de Michelle les livres d’art, c’est ensemble qu’ils choisissent les tableaux – «Il faut un coup de cœur commun» – et c’est dans le même bureau qu’ils travaillent à longueur de journée. «Je l’envoie de temps en temps à la cave pour ranger tout ce qu’il achète. On n’est pas toute la journée dans le même espace», souligne Michelle.

«Faire le catalogue, aller chez l’imprimeur, tout le boulot ingrat, c’est pour Michelle», sourit Marc. Mais c’est à deux qu’ils préparent cinq mois par année les expositions de printemps et d’automne. En se répartissant quand même les tâches: à lui les négociations avec les peintres.

A elle de rattraper le coup, de tempérer les caprices des uns et les emportements des autres. Voire de dire non à la ribambelle d’artistes qu’ils sont obligés de refuser. «Elle est l’âme gentille», dit-il en la regardant. «Marc est la locomotive», dit-elle en écho.

Un partenariat idyllique? Presque. «Les désaccords sont quotidiens, mais on les règle rapidement. Ou alors on les met de côté et on les oublie. Il faut savoir arrondir les angles. Une famille et deux commerces à gérer, ça fait beaucoup de questions. Je pense qu’on a une force supplémentaire parce qu’on a un tronc commun», répond Michelle, qui apprécie la facilité de contact de son mari, son incroyable esprit de synthèse, sa mémoire visuelle et son excellent œil, «il se trompe rarement».

De son côté, Marc est porté par l’insouciance de sa femme, sa franchise, son côté jurassien chaleureux, son optimisme. «Quand je rentre avec une édition rare, elle est sûre que ça marchera à chaque fois. Alors que moi, je porte les soucis.»

Mais quelle place reste-t-il à la séduction quand on partage le même quotidien? «Au niveau du couple, il faut plus d’imagination vu qu’on est tout le temps ensemble. Mais comme on parle toujours de beauté, d’esthétisme, la séduction, on l’a inventée ailleurs. On se renouvelle en passant d’un artiste à l’autre, d’un univers à l’autre.» «Si ce n’était pas un travail avec des matières vivantes, comme le livre ou le tableau, je ne supporterais pas», tranche Marc.

Le seul inconvénient, au fond, «c’est peut-être de ne pas pouvoir fermer la porte du bureau, la conversation se poursuit souvent à table». Mais les avantages sont tellement plus grands qu’ils ont envie de continuer. «On se comprend d’un seul regard. On a les mêmes goûts. On a dû faire davantage d’ajustements au début, maintenant ça commence à rouler.»

Il analyse, elle s’emporte

Patricia Capua Mann et Graeme Mann, 52 ans, deux enfants de 19 et 16 ans. Leur entreprise: bureau d’architecture à Lausanne.

«On a commencé et fini nos études le même jour! On a même fait le travail de diplôme ensemble.» Joli diapason pour ce couple d’architectes EPFL, qui s’est formé en cours d’études et ne s’est plus quitté. Suite logique, ils montent leur bureau dans les années 90. «On avait quelques contacts, deux mandats intéressants et on s’est lancé», se souvient Graeme.

Bureau, studio, couple. Au début, «c’était un joyeux mélange», rigole Graeme. «On sortait le matelas de la chambre pour pouvoir travailler. On n’avait pas d’informatique. Juste un T-équerre, un crayon et une gomme.»

Vingt ans plus tard, le tandem s’est consolidé, l’équipe s’est agrandie et le duo gère aujourd’hui une dizaine de collaborateurs. Mais le mot d’ordre est clair: «Il n’y a pas de copyright sur les idées ni de hiérarchie entre nous.»

La force de ce coupe bien assorti, qui vit aujourd’hui dans un appartement aux lignes claires. «On passe beaucoup plus de temps ensemble que de simples associés. On a des discussions plus pointues, on va plus loin dans l’échange», répond Graeme.

Interchangeables? Non, mais très complémentaires. «De tempérament latin, je suis extravertie, je m’emporte facilement, alors que mon mari, d’éducation britannique, a plus de self control», avoue Patricia, qui apprécie justement son côté réfléchi, sa capacité d’analyse. Très utile pour discuter avec les ingénieurs.

Si madame a adapté son temps de travail au fil des maternités, elle est toujours restée active au sein de l’entreprise. De même que monsieur a toujours assuré une présence de qualité au sein de la famille. Quant aux décisions stratégiques, elles se prennent à deux. «Pour affronter les maîtres d’ouvrage, c’est une force d’être en couple. On affûte les arguments au petit-déjeuner!» rigole Patricia, qui ajoute: «On a développé une grande capacité à trouver des solutions dans les négociations avec les entreprises. Un atout qui nous aide à gérer la vie de famille.»

Sûr que ce métier ne s’arrête pas à la porte de la maison. Et que, possible revers, les soucis se trimbalent jusque dans la chambre à coucher. «C’est envahissant, oui, mais dans le sens positif du terme, parce que ce sont toujours des discussions passionnantes», répond Patricia. Et si les engueulades «font partie de la vie», elles n’ont jamais déteint sur l’ambiance du bureau. Une vraie paire indissociable qui fait dire à Graeme: «Sommes-nous deux personnes qui s’assemblent ou une personne double? On ne sait plus vraiment. Mais ce n’est pas important».

Elle tempère, il turbine

Céline et Lionel Chabroux, 27 ans, un enfant de trois mois. Leur entreprise: le Relais Miégeois, à Miège (VS), 14 points au Gault&Millau.

Les Chabroux: "On a besoin de travailler ensemble pour être bien dans notre couple".
Les Chabroux: "On a besoin de travailler ensemble pour être bien dans notre couple".

Ils se sont rencontrés au Sofitel de Vichy, en 2003. Lui en cuisine, elle au service en salle. Et depuis, ne se sont plus quittés, mariant casseroles et trousseau pour le meilleur et pour le pire. En 2009, ils reprennent ensemble, en parfait partenariat, le Relais Miégeois, toujours avec la même répartition des rôles. Lionel mitonne cœur de thon rouge et autres cuisses de canard, tandis que Céline assure la déco et le sourire auprès des clients. «On a besoin de travailler ensemble pour être bien dans notre couple. Quand j’étais en congé maternité, c’était plus tendu entre nous», avoue Céline.

Très professionnel, le couple fait clairement la part des choses, «le boulot, c’est le boulot». Pas de câlin au-dessus des fourneaux, mais plutôt de petites joutes verbales. «On aime bien se chercher au travail, ça met un peu de piment. Et comme on ne s’engueule pas à la maison, il faut bien qu’on s’engueule quelque part», rigole Lionel. Un jeu épicé plutôt que de vraies disputes. Entre eux, un accord tacite: «On essaie d’être constructif. On ne se critique pas, on se donne des conseils. Et on ne marche pas sur le terrain de l’autre.» Pas question d’envisager par exemple de travailler dans le même espace. «On serait l’un sur l’autre, ce serait insupportable. D’autant qu’on a tous les deux un tempérament de chef!» Si Lionel fait la carte des menus, c’est madame qui goûte. Si Céline choisit les vins, la dégustation se fait à deux. Dans leur dynamique, Lionel est un peu le moteur créatif, jamais fatigué, débordant d’idées et d’énergie, perfectionniste jusqu’au bout de la toque. «Je suis obligée de le freiner. Il me fait peur parfois. Il a du talent, il pourrait avoir trois étoiles au Michelin. Mais je veux qu’on garde un peu de vie à côté. Et que notre cuisine reste de la bistronomie, entre bistrot et gastro.»

Tous les deux cultivent la passion gourmande et s’ils font loisirs séparés – vélo pour monsieur, zumba pour madame – ils se retrouvent régulièrement en tête-à- tête autour d’une bonne table: «On adore manger et boire une petite bouteille de vin, c’est notre moment à nous. On en profite pour découvrir de nouvelles adresses, prendre des idées et parler boulot!»

Un tue-l’amour d’être ensemble 24 heures sur 24? «Non, ça n’enlève pas tous les mystères. C’est vrai qu’on ne passe pas un jour sans parler travail. Mais on est dans notre élément», lâche Céline. «On profite des vacances pour acheter de la vaisselle, des plantes pour le restaurant», enchaîne Lionel. Qui ajoute en se penchant sur Juliette, leur fille de trois mois: «La preuve qu’on s’aime toujours!»

Auteur: Patricia Brambilla