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1 décembre 2014

Valoriser les compétences des migrants

Dans le cadre de son action de Noël, Migros soutient l’Entraide protestante suisse (EPER). Cette fondation a notamment développé un programme de mentorat qui permet à des immigrés qualifiés d’obtenir l’aide de professionnels afin de trouver un travail.

Patricia Claivaz et Okita 
Lussamaki
Patricia Claivaz et Okita Lussamaki: un tandem fait de respect mutuel.

Nous formons une équipe», lancent-ils en chœur. Elle fonctionne tellement bien que l’un finit souvent les phrases de l’autre. Pourtant, Okita Lussamaki et Patricia Claivaz ne se connaissent que depuis août. «On se voit en fonction des besoins», explique Okita Lussamaki. «Des recherches d’Okita, de son actualité et de mon emploi du temps», complète Patricia. Il a 54 ans, est journaliste en recherche d’emploi et Congolais. Elle est Valaisanne, a 35 ans, est chargée de communication à l’Hôpital Riviera-Chablais. Ensemble, ils constituent l’un des cent soixante duos formés dans le cadre du programme Mentorat Emploi Migration (MEM) de l’Entraide protestante suisse (EPER).

Mis en place en 2010 dans les cantons de Vaud et de Genève, le MEM a pour objectif de lutter contre la déqualification professionnelle des étrangers séjournant en Suisse, en les aidant à trouver un travail dans leur sphère de compétences.

«Le programme s’adresse à celles et ceux qui ont un diplôme, parlent le français, ont un permis de séjour et de travail, sont établis dans l’un des cantons que nous couvrons et sont originaires d’un pays extra-européen», explique Anne-Claude Gerber, initiatrice et responsable du projet.

Comme Okita Lussamaki, ces migrants ont un savoir trop souvent inexploité en raison de la difficulté à faire reconnaître diplômes et expérience. «Dans le programme, nous avons eu un juge qui, pendant dix ans, a préparé des plateaux-repas à l’aéroport, raconte Anne-Claude Gerber. Il a appris le français en lisant des ouvrages sur les assurances sociales.»

D’un poste de cadre à Kinshasa au centre de réfugiés de Bex

Okita Lussamaki a lui aussi mangé du pain noir avant de pouvoir prétendre à un emploi à la hauteur de ses qualifications. Sa licence de journalisme en poche, ce natif de Kinshasa a travaillé plusieurs années en République démocratique du Congo. Mais sous le régime de Mobutu comme le suivant, la moindre critique provoquait de sévères représailles. Imprimerie plastiquée, rédaction saccagée, arrestations: tous les moyens étaient bons pour museler la presse.

Okita Lussamaki n’a pas échappé à ces violences. En 2000, après un parcours qui lui a permis de gravir tous les échelons jusqu’au poste de directeur de publication, il a subi deux attaques brutales dont une a failli lui coûter la vie. «J’ai décidé de partir. Et vu ce qui est arrivé à mes amis, je pense que si j’étais resté, aujourd’hui, je serais mort. Ils ont tous été abattus.»

Au printemps 2001, il débarque au centre de réfugiés de Bex (VD). Là, il poursuit bénévolement son travail de témoin en créant une publication – Le Requérant, aujourd’hui Voix d’exils – réalisée par des journalistes réfugiés dont l’objectif est de présenter la réalité des migrants. Puis il trouve un emploi alimentaire et travaille pendant huit ans dans une buanderie industrielle de Bex. Un boulot physiquement très pénible et qui ne nourrit guère l’esprit.

Après l’obtention de son permis de séjour en 2008, Okita Lussamaki décide de revaloriser ses compétences. Il décroche un master en sciences politiques l’an dernier à l’Université de Lausanne et cherche désormais un travail dans le journalisme ou l’intégration des migrants. «Il n’y a personne de plus compétent que lui pour parler d’intégration et de migration», souligne Patricia Claivaz. Aujourd’hui conseiller communal à Aigle et journaliste bénévole au Point Chablais, en cours de naturalisation, «il est l’exemple même d’une intégration réussie». Il a d’ailleurs déjà postulé pour un travail dans ce domaine «et j’ai eu mon premier entretien d’embauche, grâce au coaching de Patricia».

Une aventure humaine basée sur le respect mutuel

Entre la mentor et le «menté», le courant a tout de suite passé. Et le respect mutuel s’est imposé, un aspect essentiel pour le journaliste. «C’est un partenariat, un partage. Patricia n’a jamais essayé de m’imposer ses vues.» Au contraire, enchaîne-t-elle, «j’ai toujours considéré Okita comme mon égal. D’ailleurs, qui suis-je pour lui apprendre quelque chose? Il a la même licence que moi et vingt ans d’expérience professionnelle de plus!»

La jeune femme qui a été porte-parole des CFF pendant deux ans aide Okita Lussamaki à cibler des employeurs potentiels et le conseille dans ses lettres de postulation. «Je l’aide surtout à valoriser son parcours. De par mon métier, j’ai appris à faire passer un message.»

Pour Patricia Claivaz, le mentorat est une richesse. «J’adore mon travail, mais j’ai besoin de vivre d’autres choses à côté, d’avoir d’autres rôles pour me sentir bien», raconte celle qui a commencé le bénévolat à 25 ans, en Australie puis en Belgique, afin de joindre l’utile au voyage. Aider des migrants «m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais connus sans l’EPER.»

Avant Okita Lussamaki, elle avait déjà coaché une Marocaine «trilingue et extrêmement bien formée. C’est devenu une amie. Elle a complètement cassé l’image que j’avais du migrant, celle de quelqu’un qui a besoin de se former. En fait, ils ont juste besoin d’un coup de pouce pour comprendre comment fonctionne le marché du travail en Suisse.»

Plus d'infos sur le site www.mentoratemploimigration.ch.

Photographe: Laurent de Senarclens