Archives
9 novembre 2015

Valoriser les moissons d’algues

Les plantes aquatiques poussent comme de la mauvaise herbe. Au grand dam des communes lacustres qui paient pour les faire faucher et évacuer. La solution émerge à l’horizon: un engin capable de transformer ces déchets en «or vert».

André Corthay tenant des algues au bout d'une fourche dans le port de Concise
Sous l’impulsion de l’ingénieur André Corthay, le potentiel des algues comme matière première polyvalente fait indéniablement surface.

Chaque été, les algues envahissent ports et plages de nos lacs. Pour éviter que ces plantes aquatiques ne chatouillent les pieds des baigneurs ou n’entravent la bonne marche des bateaux de plaisance, les communes riveraines n’ont d’autre choix que de procéder à des fauches régulières. La plupart du temps en recourant aux services d’entreprises privées.

Evidemment, ces tontes, ainsi que le transport de la matière extraite des eaux et son élimination ont un prix: par exemple quelque 10 000 francs par an pour une commune comme Estavayer-le-Lac. Autre hic: les faucardeuses à disposition dans nos régions ne sont pas légion, ce qui nuit encore à une bonne gestion de cette problématique.

Confrontée à ces difficultés, comme l’ensemble des gardes-ports de Suisse romande, Anne Fékih, la responsable de la capitainerie de Concise, a mandaté la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud (HEIG-VD) pour qu’elle réalise une étude sur la «valorisation des déchets algueux». Histoire que la facture de cet entretien soit moins salée à terme…

De cette enquête datant de 2013, il est notamment ressorti que les installations portuaires du lac de Neuchâtel (la zone examinée) usaient de trois filières principales pour se débarrasser de ces encombrantes plantes aquatiques: déchetterie, compostière et agriculture (épandage direct sur les champs). Pour un coût se situant entre 50 et 160 francs la tonne, transport non compris.

L’adéquation entre objectifs économiques et écologiques

Forts de ce constat, les trois étudiants qui ont mené à bien ce travail ont cherché des solutions alternatives à la fois écologiquement correctes et économiquement intéressantes. Et c’est à ce moment-là que leur chemin a croisé celui d’André Corthay, un ingénieur mécanicien indépendant installé à Bavois.

J’œuvre dans le renouvelable depuis trente-cinq ans,

nous dit d’emblée cet homme à l’œil vif et au discours tranché. Le défi lancé par ces élèves de la HEIG-VD a évidemment titillé cet entrepreneur qui était en train de mettre au point une unité mobile de fabrication de pellets (lire encadré). Son idée: récolter et valoriser les plantes aquatiques, en les transformant en «or vert» de manière à soulager les finances des collectivités publiques concernées.

Pour cela, le patron du bureau EnerEgo a imaginé et créé une machine dotée d’une trompe pour couper et aspirer les végétaux aquatiques ainsi que d’une broyeuse pour les hacher menu et d’une vis sans fin pour les essorer.

Les algues perdent ainsi 90% de leur poids et leur volume diminue d’autant. Ça facilite la manutention, augmente le temps effectif de travail lors de la phase d’extraction et réduit les frais de transport.»

Les algues sont broyées directement sur l’engin.
Les algues sont broyées directement sur l’engin.

André Corthay a testé ce système révolutionnaire à Concise durant le mois d’août dernier. Avec succès. Il a ensuite présenté son prototype à des représentants des installations portuaires situées autour du lac de Neuchâtel. «Tous ont trouvé le concept génial!» Seul bémol: la taille de la barge longue de quelque 13 mètres est trop imposante pour manœuvrer dans un port.

Pas de quoi entamer l’optimisme de notre Géo Trouvetou qui, au vu de cet accueil unanimement positif et de ces premiers essais concluants, se penche maintenant sur une version rapetissée et améliorée de son drôle d’engin avec le soutien de l’Association pour le développement du Nord vaudois (ADNV), du Service de la promotion économique et du commerce du canton de Vaud (SPECO) ainsi que du Technopôle d’Orbe.

Des applications très diverses

Dans une main les pellets, et dans l'autre les algues à l'état naturel.
Les pellets issus de la collecte d’algues, telles des pépites d’«or vert», sont promis à un avenir brillant et durable.

Pour valoriser cette matière première, plusieurs pistes sont à l’étude. «On pourrait l’utiliser comme combustible (transformation en pellets via sa future centrale mobile de granulation), isolant, fertilisant, aliment pour le bétail, cosmétique ou encore pour la thalassothérapie.»

A cet effet, il a fait analyser les plantes récoltées à Concise par le laboratoire Sol-Conseil à Gland.

Les résultats sont prometteurs. Elles ne contiennent quasi pas de métaux lourds et sont riches en potassium et en calcium.

Reste encore quelques écueils, notamment sur le plan financier («Actuellement, il nous manque les 30 000 francs nécessaires à l’élaboration du système d’aspiration.») à franchir avant de pouvoir mettre la moisson­neuse d’algues d’André Corthay à l’eau. Mais cette machine pourrait être opérationnelle déjà à partir de l’été 2016. Les gardes-ports piaffent d’impatience!

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens