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5 juin 2017

La designer caoutchouc

La Bulloise Vanessa Schindler a intégré l’uréthane, un matériau gommeux et transparent, à toute sa collection. Résultat: elle vient de remporter le Grand Prix du jury Première Vision et le Prix du public du prestigieux Festival international de mode et photographie d’Hyères (F).

L’uréthane. Matière polymère utilisée dans les revêtements, elle n’a a priori rien de particulièrement attirant. Sauf pour Vanessa Schindler, une jeune designer de 29 ans, qui a été séduite au point de vouloir l’intégrer à ses créations. «Dès le début de mon Master à la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève), en septembre 2014, j’ai eu une seule idée en tête: trouver une technique pour produire des objets de manière plus directe. En tant que designers, en effet, nous ne sommes pas couturières. Donc on bricole, puis on doit donner notre prototype à quelqu’un qui le réalise pour nous. J’avais envie de gérer enfin le processus de A à Z. J’avais par ailleurs imaginé mouler du tissu, et devais trouver une matière gommeuse. Un ami m’a donné le contact d’un artisan spécialisé en polymères et ce dernier m’a alors parlé de l’uréthane. J’en ai commandé une bouteille pour tester et

j’ai découvert que non seulement cette matière devient caoutchouteuse et transparente en séchant, mais qu’elle fige aussi le tissu en lui laissant un aspect mouillé.

Par ailleurs, elle est absorbée dans les fibres, ce qui m’a permis de souder ensemble des épaisseurs de tissus et de les couper sans qu’elles s’effilochent.» La jeune femme a alors décliné «sa» matière sous toutes les formes, en incrustant certains éléments décoratifs - coquillages, serpents ou encore feuilles - dans ses vêtements, en moulant des accessoires et en unissant certains tissus à l’aide de fines bandes d’uréthane. Son idée novatrice a été récompensée: elle a remporté le Prix HEAD Master Mercedes-Benz fin novembre dernier, avant de décrocher dans la foulée le Grand Prix Première Vision et le Prix du public du Festival international de mode et photographie d’Hyères (F) il y a un mois.

L’uréthane est une matière gommeuse qui se fond dans les tissus.

De l’ombre à la lumière

Depuis, elle vit dans un tourbillon d’invitations et d’obligations: «Avant, c’est à peine si je recevais un mail de temps à autre. Mais dès que je suis rentrée en backstage après le défilé à Hyères, j’ai dû affronter cinquante journalistes et caméras!» Son nouveau statut de designer star lui impose ainsi d’aller à la Fashion Week de Berlin en juillet, puis à New York pour présenter sa collection. Des événements dont la modeste Vanessa se réjouit autant qu’elle les redoute: «Je n’ai pas l’habitude de ces sollicitations, vous savez!».

Après son gymnase à Bulle, la jeune femme, déjà intéressée par «le créatif et le manuel, avec une idée de recherche de matières», prépare «le tout premier dossier de sa vie» pour postuler à la HEAD à Genève. Acceptée, elle suit l’année de préparation avant de réussir l’examen d’entrée.

Les trois ans d’études que j’y ai passés ont été les plus beaux de ma vie! C’est magnifique de côtoyer des gens qui ont les mêmes passions que soi, cela permet de créer des liens très forts.»

Un an avant son diplôme, la jeune femme décide de partir à San Francisco dans une école de design. Puis, revient et effectue un stage dans un atelier de sur-mesure, avant d’enchaîner avec deux ans de stage à Paris chez Etudes Studio, un atelier de prêt-à-porter pour hommes, un second stage chez Balenciaga, puis six mois dans l’atelier du designer danois Henrik Vibskov - «C’était mon rêve, et l’ambiance généreuse et créative qui y régnait m’a donné envie de continuer mes études et refaire un projet personnel.». «Inspirée depuis toujours par le design intérieur des années soixante et fascinée par l’architecte américain Bruce Goff et sa Bavinger House, où des fontaines sont piégées dans des surfaces de tapis», elle rentre donc à Genève des idées plein la tête. Et crée alors sa collection «Uréthane Pool», qui lui permet de passer son Master.

Des projets à foison

C’est cette même collection, revisitée et complétée, qu’elle a présentée à Hyères. «Cela fait depuis le mois de mars que je suis là-dedans à 100%, et je comptais prendre maintenant deux semaines de vacances… mais cela ne va pas être possible. J’ai l’habitude de travailler dans mon atelier, dans l’ombre, mais c’est clair qu’on n’a rien sans rien et qu’il faut que je le montre, ce travail!». Fatiguée, la jeune femme se réjouit malgré tout des mois à venir: les deux prix remportés à Hyères lui permettent de bénéficier d’une bourse de création de 15’000 euros et d’une visibilité lors des salons de New York et Paris. Et aussi de projets de collaboration, l’un avec les Maisons d’art de Chanel et l’autre avec Petit Bateau pour la création d’un ou plusieurs modèles. «J’ai un an pour créer dix silhouettes, qui seront présentées au festival l’an prochain. C’est hallucinant, tous ces partenariats qui me tombent dessus tout à coup, je ne m’y attendais pas du tout!

J’espère que cela m’aidera, car en tant que jeune créateur, il est par exemple très compliqué de trouver de nouveaux textiles en petites quantités.»

Pour l’instant toutefois, sa principale préoccupation consiste à trouver comment transporter toute sa collection, de son atelier à Renens aux quatre coins du monde. Et à espérer qu’elle plaira au plus grand nombre: «En créant des choses, on a toujours des doutes, on ne sait pas si on est à la hauteur ou pas. Mais ces prix arrivent à point pour me donner l’énergie de remettre le couvert.»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Stéphanie Meylan