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6 octobre 2014

Vers un monde sans moustiques?

Le génie génétique offre de nouveaux moyens de lutte contre l’espèce la plus tueuse de la planète, s’ajoutant aux méthodes de stérilisation ou aux insecticides. Une guerre sans merci.

Shema illustrant des chercheurs et des moustiques
La lutte contre les moustiques, transmetteurs de maladies souvent graves, est un défi pour la recherche.

C’est de loin l’espèce la plus meurtrière. On veut parler du moustique. La bestiole transmet tout aussi allègrement le paludisme, la fièvre jaune, le chikungunya, la dengue, le virus du Nil occidental et autres encéphalites et filarioses. Au total, 725 000 décès annuels lui seraient imputables, selon une étude financée par... Bill Gates (lien en anglais). Il n’y a guère que l’homme à se montrer aussi féroce, avec 475 000 victimes au compteur. Quant aux redoutés loup et requin, ils feraient presque pitié: dix malheureuses victimes chacun.

Un dur à cuire, donc, le moustique, apparu il y a cent septante millions d’années. Les nouvelles techniques de démoustication pourtant – l’usage du génie génétique venant s’ajouter à la stérilisation des mâles par irradiation et à l’épandage d’insecticides – font déjà rêver certains d’un monde sans moustiques.

Une perspective qui divise les entomologistes. Certains signalent le rôle essentiel des moustiques comme pollinisateurs et sources alimentaires pour nombre d’espèces de grenouilles, insectes, araignées, salamandres, lézards et oiseaux. D’autres au contraire pensent que les écosystèmes se remettraient assez vite de leur disparition, au motif que les moustiques ne font «pas grand-chose que d’autres espèces ne puissent faire à leur place».

Il faut dire que la lutte contre les moustiques dispose d’une nouvelle arme: le génie génétique. Développée par une firme britannique, une technique consiste à créer en laboratoire des espèces génétiquement modifiées de façon que leurs progénitures ne parviennent pas à maturité. De tels insectes introduits plusieurs mois dans des zones infestées devraient permettre d’arriver à une diminution des populations de moustiques.

Des tests ont été effectués dans les îles Caïmans, en Malaisie et au Brésil et bientôt dans d’autres pays. Des chercheurs de l’Université d’Arizona ont, eux, modifié le code génétique d’un moustique porteur du paludisme, en remplaçant le gène porteur par un gène non porteur, transmis à la génération suivante. Plus fort encore, une équipe japonaise en 2010 était parvenue à introduire dans la salive de l’insecte une protéine faisant office de vaccin contre le paludisme.

Ce recours au génie génétique se heurte évidemment à la méfiance du public, des administrations et des associations de défense de l’environnement. A tel point que certains scientifiques demandent un assouplissement des règles. Dans une tribune dont Le Temps a publié une traduction française, le chercheur, médecin et biologiste américain Henry I. Miller estime qu’il faudrait mettre d’abord dans la balance «la souffrance provoquée par les maladies que transmettent les moustiques» et ne pas soumettre les solutions proposées par le génie génétique «aux mêmes vents populistes qui ont empêché l’approbation des OGM».

Surtout que les moustiques ont développé par simple mutation génétique des résistances aux insecticides comme le DDT. Quant à la stérilisation par irradiation de mâles qu’on lâche ensuite dans des zones touchées – technique utilisée depuis plusieurs décennies – son efficacité ne semble pas avoir été réellement démontrée.

Reste le recours à un biocide – insecticide biologique – utilisé notamment en Suisse. Depuis dix-huit ans, des opérations de démoustication ont lieu en effet sur les bords du lac de la Gruyère, dans la plaine de Magadino au Tessin et dans la réserve de la Thur en Suisse orientale.

Spécialiste de l’éradication des moustiques, le professeur Peter Lüthy mène les opérations. Qui consistent à épandre par hélicoptère une bactérie nommée «Bacillus thurigensis israelensis» (BTI), découverte dans le désert du Néguev et sans danger pour l’environnement. Elle ne s’attaque en effet qu’aux larves de moustiques dont elle détruit l’intestin. Ce qui s’appelle traiter le mal à la racine.

«Des moustiques, il y en aura toujours...»

Portrait du Le professeur Peter Lüthy
Le professeur Peter Lüthy

Le professeur Peter Lüthy, de l' Institut de microbiologie de l’EPFZ, répond aux questions de Migros Magazine.

Un monde sans moustiques est-il possible?

Même si les écosystèmes ne souffriraient sans doute pas autrement de leur disparition, un monde sans moustiques n’est pas imaginable. Il y en aura toujours. Ce qu’il faut viser plutôt, c’est d’arriver à réduire leur nombre à un seuil en dessous duquel ils commettent des dégâts et en particulier transmettent des maladies. Mais même cet objectif est difficile à atteindre, ne serait-ce que parce que chaque espèce de moustique a un environnement particulier.

Il faut donc se résigner à co­habiter avec le moustique...

C’est une autre difficulté: les habitations humaines sont de plus en plus proches des zones humides. La distance entre les populations humaines et les gîtes de moustiques est de plus en plus réduite. Sachant qu’un moustique peut parcourir une dizaine de kilomètres, le conflit entre l’homme et le moustique est de plus en plus fréquent.

Le génie génétique s’annonce- t-il comme la solution miracle?

Je pense que les biocides sont plus efficaces.

Et la stérilisation par irradiation?

Le principal défaut de cette méthode, c’est qu’elle nécessite d’introduire dans la nature d’énormes quantités d’insectes stériles pour qu’ils finissent par supplanter ceux qui sont capables de fertiliser les femelles. Et là aussi il faut être très précis dans les interventions: on dispose de très peu de temps, parfois d’un seul jour.

Comment voyez-vous vous l’avenir de cette guerre de l’homme contre le moustique?

Là où les moustiques transmettent des maladies, il faudrait avoir une approche intégrée: utiliser non seulement les techniques à disposition, mais également tous les moyens de prévention. En premier lieu, bannir, lorsque c’est possible, l’eau à proximité des maisons. Sans compter les impondérables. En 2007 nous avions mené au Kenya une campagne de lutte au biocide contre les moustiques qui transmettent la malaria. On commençait à obtenir des résultats, puis la guerre civile a éclaté et il a fallu tout arrêter.

Le moustique a développé des résistances au DDT. Et à la bactérie BTI?

On n’a rien observé de tel jusqu’ici. Je touche chaque jour du bois.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Corina Vögele (illustration)