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14 septembre 2015

Vers une sixième extinction de masse?

Depuis la disparition des dinosaures, jamais la planète n’a perdu ses espèces vivantes à un rythme aussi effréné qu’aujourd’hui. Des scientifiques américains y verraient presque la fin de l’ère humaine...

Une vipère aspic photo
L’habitat des espèces menacées subit les effets dévastateurs de l’exploitation de la nature par l'homme. Ici, une vipère aspic. (Photos: Keystone, istockphoto, Fotolia)

Il y a soixante-six millions d’années s’éteignaient les derniers dinosaures... Serait-ce bientôt le tour des hommes? Publiée en juin 2015, une étude scientifique menée conjointement par les universités américaines de Stanford, Princeton et Berkeley affirme bel et bien que nous entrons dans une sixième extinction de masse. Et que l’être humain lui-même ne serait peut-être pas épargné. Une chose est sûre: jamais depuis la disparition des «lézards terribles» la planète n’a perdu ses espèces animales à un rythme aussi effréné.

Une accélération jugée inquiétante par Olivier Hasinger, coordinateur de la commission de la sauvegarde des espèces (CSE) de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

A l’heure actuelle, 26% des mammifères, 13% des oiseaux et 41% des amphibiens figurent sur la liste rouge des espèces menacées du l’UICN.

Il est vrai que notre impact sur l’environnement a considérablement augmenté depuis la révolution industrielle.»

Car ne nous leurrons pas: si la chute de météorites a probablement précipité la fin des dinosaures, c’est bien l’homme en revanche qui est responsable de la situation actuelle. Pollution, déforestation, réchauffement climatique, exploitation non durable des ressources naturelles: autant de facteurs dévastateurs pour la biodiversité. Un exemple flagrant? La forêt tropicale, qui voit chaque année 500 000 mètres carrés de sa surface disparaître. «Or, elle abrite une très grande concentration d’espèces végétales, explique Olivier Hasinger.

Et chaque plante est accompagnée d’une guilde d’insectes qui en dépendent. L’extinction de l’une entraîne donc celle des autres.»

Plus près de chez nous, le bassin méditerranéen, lui aussi considéré comme un haut lieu de la biodiversité, se trouve quant à lui menacé par une pression démographique trop importante et le développement non durable des infrastructures.

Mais finalement, doit-on vraiment s’inquiéter de la disparition d’obscures plantes équatoriales ou de poissons dont on n’avait jamais entendu parler auparavant? «Bien sûr, assène Olivier Hasinger. C’est l’équilibre de l’ensemble de la planète qui est compromis.

Si l’on devait dresser la liste exhaustive des conséquences de l’extinction accélérée des espèces, elle serait bien longue.

Les impacts se ressentent tant au niveau local (par exemple sur les moyens de subsistance d’une communauté) qu’au niveau global sur les services écosystémiques dont notre bien-être dépend.» Et de citer l’exemple tristement célèbre des abeilles, dont la population décline dramatiquement depuis une vingtaine d’années et qui jouent pourtant un rôle primordial dans la pollinisation de nos cultures. «La disparition des pollinisateurs pourrait affecter notre sécurité alimentaire. Et une multitude d’autres espèces sont également essentielles à la bonne santé des écosystèmes, fournissant des services tels que la purification des eaux ou la protection contre les avalanches (par exemple, les forêts de conifères en altitude).»

Soit, l’heure est grave. Au point donc de voir l’homme disparaître? «Je reste optimiste, rassure Olivier Hasinger. Je crois que nous avons le pouvoir de renverser la vapeur.» Au chapitre des solutions à envisager, il évoque le programme lancé par l’UICN: Save our Species (SOS), ou sauvons nos espèces. «Ce programme soutient des projets en Amérique latine, en Afrique et en Asie qui permettent de protéger plus de 200 espèces menacées d’extinction, en collaboration avec des acteurs de terrain passionnés travaillant étroitement avec les populations humaines locales. A titre d’exemple de succès, des mesures de conservation ont permis d’accroître les populations de lynx ibérique, une espèce catégorisée auparavant en danger critique d’extinction.» Preuve que si la situation est alarmante, elle n’est pas irréversible.

Il n’est pas trop tard pour agir. C’est une question de volonté, de choix de société.»

Quelques-unes des espèces menacées en Suisse

Le grand-duc d’Europe a récemment fait son apparition sur la liste rouge des oiseaux nicheurs menacés. Pour lui comme pour tant d’autres, les lignes électriques représentent le principal danger.

Colonisateur de vieux arbres, le loir gris voit son habitat s’amoindrir d’année en année.

Le chat sauvage, qui avait quasiment disparu de Suisse, revient dans notre pays. Mais comme il s’accouple avec des chats domestiques, son génome est menacé.

Les populations de la vipère aspic ont également diminué au cours de ces dernières années. La destruction complète ou partielle de ses habitats constitue la menace la plus grave. D’autre part, les collectionneurs peu scrupuleux peuvent faire disparaître une population déjà fragile.

Animal ProNatura de l’année 2012, l’oreillard brun a l’habitude de nicher dans les charpentes et les toits. La perte des gîtes dans les combles due à la rénovation des bâtiments constitue un danger pour lui.

En Suisse comme ailleurs en Europe, les pesticides accentuent la pression sur les abeilles.

Quelles mesures?

En matière de biodiversité, le tableau est loin d’être rose dans notre pays. «Plus d’une espèce animale sur deux est menacée ou potentiellement menacée, constate Francis Cordillot, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Il est vraiment urgent de prendre des mesures, avant que la situation ne devienne irréversible.» Principalement en cause, l’appauvrissement des structures naturelles: «Lorsqu’on élimine par exemple des vieux arbres, on ôte leur habitat à de nombreux animaux. L’exploitation intensive des prairies accompagnée de coupes fréquentes de l’ensemble de la surface leur nuit également: perte de gîtes et de nourriture, donc d’auxiliaires et de pollinisateurs. De manière générale, on assiste à une homogénéisation des espaces naturels, due notamment à une volonté de cultiver des plantes plus rentables.»


Pour remédier à la situation, l’OFEV a développé un plan d’action concrétisant la Stratégie biodiversité suisse (SBS), adopté en 2012 par le Conseil fédéral. «Les mesures envisagées vont de l’assainissement et l’entretien d’aires protégées à un aménagement du territoire, en passant par des programmes éducatifs dans les écoles.» Pour Francis Cordillot, la sensibilisation du public s’avère primordiale:

Comme nous vivons dans un pays très vert, les gens ne se rendent pas compte de la gravité de la situation.

Or, les réserves naturelles ne suffisent pas: les animaux manquent de réseaux pour rallier leurs populations.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman