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3 janvier 2017

Vesselina Kasarova au sommet depuis trente ans

La mezzo-soprano Vesselina Kasarova s’est déjà produite dans les plus prestigieux opéras du monde. Star sans être diva, la Suissesse d’adoption nous parle du dur métier de chanteur, avant de partir en tournée avec les Migros-Pour-cent-culturel-Classics.

Vesselina Kasarova
Vesselina Kasarova: «Ne survivent dans le métier que ceux qui ont une excellente technique.»

Vesselina Kasarova, êtes-vous d’accord avec Nietzsche qui disait que «la vie sans musique serait une erreur»?

Je ne sais pas. Je ne pourrais par exemple pas vivre sans mon mari, sans mon fils, mais sans musique… Cela dit, je pense que la musique est la seule chose qui soit vraiment authentique et pure, surtout si l’on pense à toutes les atrocités qui se passent actuellement dans le monde.

Vous avez dit que chanter était une thérapie?

Oui, je le remarque lorsque des spectateurs viennent me voir. La musique leur fait du bien – et elle me fait du bien. La voix est le reflet de mon âme; c’est un instrument avec lequel on ne peut tricher.

Vous avez commencé le piano à 4 ans avant de vous tourner vers le chant. Pourquoi avoir choisi cette voie?

J’ai beaucoup accompagné des chanteurs au piano et j’étais curieuse de savoir si je pouvais aussi m’exprimer par le chant. Mais si j’avais su que cela serait si compliqué, je serais restée pianiste.

Est-ce à dire que si vous deviez refaire votre vie, vous ne choisiriez plus cette option?

Je vais être franche avec vous: je ne le referais pas, non.

Pourquoi?

Chanter demande une très grande discipline, une très forte psyché. Je compare souvent les chanteurs à des sportifs de haut niveau… Et puis, vous savez, j’ai dû renoncer à beaucoup de choses au niveau familial.

Avez-vous des regrets?

Toutes les mères ont des regrets. J’ai manqué de nombreux anniversaires de mon fils, et il n’a jamais été facile de quitter la maison lorsqu’il pleurait. Parfois, je déteste mon métier avec tous ces déplacements. Excusez-moi d’être si directe. Je suis ainsi.

Vous portez un regard critique sur le monde de la musique classique. La pression des directeurs d’opéra y est toujours plus forte.

Je ne suis pas critique mais sincère. Et dis des choses que d’autres chanteurs n’ont pas le courage de dire, même si aujourd’hui de plus en plus de voix s’élèvent et critiquent le fait que les carrières des chanteurs sont de nos jours toujours plus courtes.

Comment cela s’explique-t-il?

Lorsque j’ai commencé à chanter, les directeurs d’opéra laissaient aux jeunes chanteurs le temps de s’épanouir. Aujourd’hui, on leur demande de chanter des rôles alors que leur voix n’est pas encore prête. Résultat: ils la fatiguent prématurément et sont usés après six ou dix ans.

J’imagine qu’il leur doit être difficile de dire non...

Oui bien sûr, car ils prennent le risque que plus personne ne les appelle. Mais au final ne survivent dans ce métier que ceux qui ont une excellente technique, qui ont su se préserver et s’entourer des bons managers.

On est loin du monde des paillettes.

C’est un métier très dur oui, mais je pense que la pression est plus forte aujourd’hui dans toutes les professions. Dans le journalisme aussi, j’imagine.

Oui bien sûr, mais mon chef ne m’a pas encore proposé de la cortisone pour que je puisse travailler…

C’est vrai que cela peut arriver… Lorsqu’un chanteur est malade, les directeurs d’opéra essaient parfois par ce moyen d’éviter de devoir remplacer quelqu’un au pied levé. Pour le chanteur, cela peut être dangereux, car avec la cortisone, il ne ressentira pas la douleur et forcera sur sa voix malade sans s’en rendre compte.

Le public suisse pourra prochainement vous entendre dans le cadre d’une tournée des Migros-Pour-cent-culturel-Classics, non pas à l’opéra, mais dans des salles de musique.

Oui, je vais chanter des lieder de Wagner très exigeants musicalement parlant, mais je me réjouis de ces trois concerts. A la différence d’un opéra où je dépends d’un metteur en scène, je peux lors des telles soirées donner ma propre interprétation.

Vous avez chanté avec les plus grands à Milan, à Vienne, à Londres. Avez-vous encore un rêve à réaliser?

Cette année, je vais chanter Carmen pour la première fois à Sydney. C’est la seule grande ville où je ne suis pas encore allée. Cela dit, je n’ai pas de rêves. J’ai déjà tellement accompli de choses, mon répertoire couvre plus de cinquante rôles.

Etes-vous fière de votre parcours?

Fier n’est pas le bon mot. Je dirais que je suis plutôt reconnaissante. J’ai reçu bien plus de choses que je ne pouvais l’espérer lorsque, à la fin de mes études, je suis arrivée à Zurich, moi une simple fille bulgare qui découvrait le monde occidental. Et puis, il y a tellement de bons chanteurs qui n’ont pas pu percer parce qu’ils n’étaient pas au bon endroit au bon moment. Vous savez, il y a beaucoup d’injustice dans ce métier.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Christian Schnur