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10 octobre 2015

Vétérinaire, un métier de chien?

L’animal a pris une place considérable dans nos sociétés. Les soins qui leur sont prodigués ont beaucoup progressé, mais restent souvent hors de portée des propriétaires. Les praticiens sont sous pression.

Jean-François Michelet pose avec un chien et une statue grandeur nature représentant un chien.
Jean-François Michelet, vétérinaire à Nendaz (VS), a toujours voulu être sur le terrain et agit tant en ville qu’à la campagne.

«Non-assistance à chat en danger». L’affaire avait fait récemment les gros titres d’un quotidien de boulevard. Un chat finalement euthanasié, car sa propriétaire n’avait pas les moyens de payer la consultation comptant, comme c’est désormais la règle.

Ce fait semble témoigner de plusieurs phénomènes de société: l’animal domestique devenu quasi un membre de la famille comme un autre. Les mauvais payeurs qui compliquent la vie de chacun. La médecine vétérinaire qui a beaucoup progressé, devenue plus urbaine que campagnarde, proposant une palette de soins de haut niveau, mais souvent hors de portée des propriétaires d'animaux.

Il existe bien un système d’assurances pour animaux, mais non obligatoire et souvent partiel, et qui peine à rentrer dans les mœurs. Tout cela méritait bien qu’on s’intéresse au quotidien d’une profession qui fait rêver les enfants et qui s’avère sur le terrain un mélange de vocation, d’horaires de fous et de jonglage délicat avec les contraintes financières. Quatre vétérinaires témoignent.

«On n’est pas en train de faire de la philosophie, on doit faire vêler cette vache»

Jean-François Michelet, Nendaz (VS)

Jean-François Michelet fait un peu figure d’exception: lui s’occupe aussi bien des petits animaux et des NAC (ndlr: nouveaux animaux de compagnie, tels que reptiles ou fennecs) que du gros bétail. «J’aime le job, je suis attaché à mon indépendance. Cela suppose une bonne résistance au stress et une bonne santé.»

Concernant les urgences et le système de garde, le vétérinaire estime que, «comparé à la médecine humaine, il est plutôt performant.

Vous avez des chances d’attendre moins longtemps avec un chat à la patte cassée que si la même chose vous arrivait.

Le cas cité dans la presse de ce chat qui n’a pas été pris en charge la nuit est un cas isolé, monté en épingle».

Il estime que si le métier exige une grande disponibilité, c’est aussi en raison de «l’évolution de la société: les gens aujourd’hui veulent être servis tout de suite». Ils n’ont pas toujours conscience du jonglage d’horloge auquel peut être soumis le vétérinaire:

«Si j’ai un vêlage la nuit, le lendemain, à mon cabinet, je serais sans doute plus fatigué que ce que le client imagine.» Sa casquette de vétérinaire des villes et de vétérinaire des champs oblige Jean- François Michelet à jouer les «caméléons psychologiques:

Le monde rural a un rapport différent à l’animal. Quand vous soignez une vache, vous devez intégrer le paramètre de la rentabilité qu’elle représente pour le paysan.

Même si le boulot reste de soulager l’animal. C’est du concret, on n’est pas en train de philosopher, on doit faire vêler cette vache.»

Quant à la qualité des soins que les maîtres apportent à leurs animaux, le praticien estime que «lorsqu’ils sont insuffisants, c’est plus par méconnaissance que par méchanceté». Lui, dans l’environnement rural et montagnard où il évolue, pointerait plutôt le phénomène des animaux abandonnés: «Dans nos villages, on trouve des animaux quasi sauvages, clochardisés, la misère animale est plutôt là. C’est un problème qui est du ressort des collectivités publiques.»

Contrairement aux autres région de Suisse, le Valais ne connaît pas de pénurie de vétérinaires ruraux. «Cela s’explique sans doute par le phénomène des reines.» Lui-même est d’ailleurs propriétaire de cinq vaches: «Pour beaucoup de Valaisans, la vache d’Hérens est traitée quasi comme un animal de compagnie.» Il assure qu’au moment de soigner une reine, «il y a quand même une petite pression supplémentaire, surtout que dans ce milieu tout le monde se connaît».

Pour lui la pratique vétérinaire exige de l’humilité:

Chacun doit être conscient que, s’il faut toujours soigner, on ne gagne pas toujours. Comme en médecine humaine, des phénomènes nous dépassent parfois.»

«Dire que les vétérinaires ne pensent qu’à l’argent, c’est ne pas connaître notre métier»

Naomi Goy Frésard  en train de caresser un chat visiblement très détendu dans son cabinet.
Dans la situation stressante des soins, l’amour que les vétérinaires portent aux animaux n’est pas toujours réciproque. Heureusement pour Naomi Goy Frésard et ses confrères, il y a des exceptions…

Naomi Goy Frésard, cabinet de la Molière, Estavayer-le-Lac (FR)

Depuis l’âge de 10 ans, c’était clair dans sa tête, elle serait vétérinaire. Un métier que Naomi Goy Frésard dit n’avoir jamais regretté, malgré des contraintes qui peuvent se révéler harassantes: «Il faut être prêt à opérer à 2 heures du matin, à reprendre le lendemain matin toute la journée, à rester plus tard le soir parce qu’une urgence arrive à 6 heures moins cinq, juste avant de fermer.»

Alors, la jeune femme a été choquée par les commentaires parus après le fameux article sur un chat mort de n’avoir pas été pris en charge la nuit: «Dire que les vétérinaires ne pensent qu’à l’argent, qu’on préférerait laisser mourir un animal plutôt que de ne pas être payé, c’est ne pas connaître notre métier.» Elle évoque les heures de garde et d’urgence, les animaux remis sur pattes sans connaître même le nom du propriétaire, les arrangements financiers en tout genre proposés pour que l’animal puisse être correctement soigné même quand son maître n’en a pas les moyens. «En plus,

mon associé et moi sommes jeunes, le cabinet a ouvert il y a une année, nous avons des dettes, nous nous versons des salaires plutôt symboliques.»

Un métier dont la réalité se situe loin des rêves d’enfant: «La plupart des animaux ne nous aiment pas. C’est normal, quand ils viennent chez nous, ils sont en souffrance, stressés.

Je sais que ce que je fais est pour le bien de l'animal, mais lui, évidemment ne le sait pas. Alors on y met beaucoup de douceur et on y passe beaucoup de temps.»

Quant aux difficultés présumées des études de vétérinaire, la jeune femme relativise: «Bien sûr, il y a de la chimie, de la physique, de la biologie et il faut être prêt à s’exiler à Berne ou Zurich et à suivre des cours qui sont tous en allemand. Les trois premiers mois, on n'y comprend rien. Mais si on est motivé, on passe outre.»

Naomi Goy Frésard raconte aussi que la première tâche d’un vétérinaire, c’est le contact avec le client et que sa dimension est d’abord sociale:

«Quand on soigne un animal, on soigne l’humain,

car en soignant un animal, on fait du bien à son propriétaire. On les soigne aussi parce que l’on sait que derrière, il y a un humain pour qui c'est important».

Les relations avec les clients peuvent pourtant rester teintées d’une certaine méfiance, reconnaît la vétérinaire:«Quand on doit hospitaliser un animal ou le prendre pour une opération, les gens ont parfois l’air de penser qu’on va le maltraiter quand ils ne sont plus là, qu’on va les enfermer dans une cage, ne pas les nourrir, les laisser sur le carrelage. Alors on leur montre comment ça se passe, on leur explique beaucoup de choses pour gagner leur confiance.»

Naomi Goy Frésard enfin se dit ravie de partager son cabinet avec un collègue masculin. «La proportion de femmes dans la profession est énorme. Dans ma volée, il y avait 3 hommes sur 50 candidats.» C’est peut être, suggère-t-elle, que l’image de la profession a changé:

On n’imagine plus tellement le vétérinaire comme ce dur qui allait à domicile et dans les étables.Le métier est devenu plus délicat.»

«L’amour des animaux ne suffit pas, il faut aussi aimer les gens»

Alessandro Capozzi en train d'examiner de près un lapin avec un instrument spéclalement destiné à cet effet.
Pour Alessandro Capozzi, il faut tout autant savoir se mettre à la place de l’animal que de son maître.

Alessandro Capozzi, cabinet du Clos de la Fonderie, Carouge (GE)

«Quand j’étais petit, j’adoptais même des escargots.» Pour Alessandro Capozzi, vétérinaire, c’était d’abord un rêve d’enfant puis une évidence. «C’est un métier pas facile où il faut avoir une certaine vocation et de la passion.» Et d’énumérer les contraintes de l’exercice: «Beaucoup d’heures de travail, des rythmes très serrés, la nécessité de toujours garder son sang-froid, pour ne pas transmettre son stress à l’animal ni au propriétaire.»

Aujourd’hui quand on entre dans son cabinet carougeois, le premier accueil est celui de Sally, une chienne labrador: «Elle est diabétique, son propriétaire ne pouvait plus d’en occuper, j’ai proposé de la prendre, elle est devenue la mascotte du cabinet. Dès qu’elle entend la sonnette, elle va à la porte, elle apaise tout le monde avec son calme.»

Alessandro Capozzi concède que les relations avec les propriétaires d’animaux sont un des aspects délicats du métier:

Il est important d’avoir le contact facile, du tact, de ne pas donner de faux espoirs, de rester pragmatique mais avec de la compassion.»

Des propriétaires, raconte encore le vétérinaire, qui peuvent être d’un genre bien différent. Il y a ceux «à l’ancienne, comme avant à la campagne, pour qui un chat ça reste un chat, s’il est malade, ma foi tant pis, on en prendra un autre». Ceux ensuite qui seraient un peu trop attachés à leur protégé et qui auront tendance à «perdre de vue que c’est un animal qui doit rester à sa place, notamment les petits chiens qui dorment avec le propriétaire ou qui mangent à table.

C’est là que peuvent surgir des comportements d’agressivité, parce que le chien n’ est pas cadré dans sa tête.»

Le cas le plus fréquent cependant que le patricien rencontre dans le cadre urbain où il travaille c’est «la personne qui voit l’animal comme un membre de la famille, qui veut tout faire pour l’aider et réduire ses souffrances.

Le but du vétérinaire est d’assurer une bonne qualité de vie de l’animal, pas de le sauver à tout prix, pas de le garder en vie juste pour le garder en vie, pas jusqu’à l’acharnement.»

Un arbre à chats, des phéromones, des huiles essentielles, tout est fait ici pour rassurer l’animal en consultation: «Je leur parle de façon douce, je les prends parfois contre moi pour leur transmettre mon calme.» L’animal le plus redouté par les vétérinaires n’est pas forcément celui qu’on pense: «Généralement, c’est le chat. Ça peut se retourner rapidement, vous griffer. Je me souviens d’un vieux chat un peu groggy, tranquille, qui m’a soudain mordu violemment le bras, j’ai pu éviter une grave infection, mais cela a été très douloureux et long à soigner... j’ai encore les cicatrices, le pire souvenir de ma carrière». Lui dit essayer en tout cas chaque fois de se mettre à la place de l’animal mais aussi du propriétaire: «Faire ça toute la journée peut être assez épuisant.»
Alessandro Capozzi enfin aime rappeler aux jeunes intéressés par cette profession que «l’amour des animaux ne suffit pas, il faut aussi aimer les gens et être prêt à sacrifier une bonne partie de sa vie, y compris de sa vie familiale.»

«C’est extrêmement gratifiant de pouvoir soulager un animal»

Sandrine Stuck et son équipe lors d'une opération sur un animal.
Selon son expérience, Sandrine Stuck estime que «seule la moitié des gens s’occupe très bien de leurs animaux.

Sandrine Stuck, cabinet «Au chat bleu», Bienne (BE)

«Je ne sais pas ce que j’aurais fait de ma vie si je n’avais pas réussi à être vétérinaire.» Sandrine Stuck a ouvert son cabinet il y a dix ans en compagnie de son mari qui exerce la même profession. «C’est extrêmement gratifiant de pouvoir soulager un animal même s’il ne l’exprimera pas verbalement. Il faut bien connaître les gens, aussi, ne pas hésiter à leur proposer plus s’ils le veulent, les envoyer chez des spécialistes.»

La palette de la médecine vétérinaire s’est en effet considérablement élargie: «Tout se fait, de l’oncologie compliquée aux opérations des yeux.» Sauf que souvent c’est l’inverse qui se produit: «On aimerait faire plus mais on se trouve arrêté par des considérations financières.» Et d’évoquer «un chat souffrant dont vous devez respecter les moyens financiers du propriétaire qui est à l’aide sociale».

Dans certains cas le vétérinaire proposera même au propriétaire de soigner son animal gratuitement. «Mais en contrepartie il sera placé dans une famille qui pourra subvenir à ses besoins, cela évitera d’euthanasier un chat d’une année qui souffre d’un simple abcès.»

Ce qui hérisserait davantage la vétérinaire, ce sont les cas de négligence: «Les personnes qui arrivent avec un chat accidenté il y a deux ou trois semaines, qui avait des fractures et qu’elles ont laissé à la maison sans soins, qui a souffert pendant tout ce temps.»

Quant au paiement comptant désormais devenu systématique dans les cabinets vétérinaires, «on ne le fait pas de gaieté de cœur, mais il y a eu vraiment trop d’abus. La personne par exemple à la fin de la consultation qui nous dit, je vais chercher mon porte-monnaie dans la voiture et qu’on ne revoit plus.» Sandrine Stuck explique cependant que le vétérinaire est «obligé de prendre en charge un animal dans l’urgence en cas d’accident», quitte à ne pouvoir proposer que l’euthanasie. «Il est tenu non pas de faire une opération coûteuse mais au moins de soulager la douleur. Si la personne n’a pas d’argent, elle peut éventuellement laisser un objet en gage.»

Pour elle, le bon vétérinaire sera celui qui garde «l’animal au centre de ses préoccupations, qui ne se blase pas, arrive à conserver ses émotions. Je me dis que le jour où une euthanasie ne me fera plus rien, il faudra que je change de métier.» La vétérinaire se dit étonnée de ce qui lui confient souvent les gens. «Moi, je ne dirais jamais tout ça à mon médecin.

C’est là qu’on se rend compte que l’animal joue un grand rôle social, qu'il est une vraie éponge à émotions.»

Eponge et reflet tout à la fois: «Vous voyez un animal qui va mal, au niveau du comportement, et quand vous grattez, vous discutez, vous vous apercevez que le couple va mal, que la famille va mal.»

Quand on lui pose la question, Sandrine Stuck évalue à «50% les gens qui s’occupent très bien de leurs animaux». Pour le reste «beaucoup d’erreurs sont commises qui mènent à des comportements parfois graves.

Beaucoup de chiens qui ne sont pas assez promenés par exemple. Ce que je vois dans les refuges me pousse à dire qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire chez les propriétaires d’animaux.»

Particulièrement pour les chats, qui ne sont pas stérilisés. Elle estime que des mesures restrictives devraient être prises «pour que par exemple pas n’importe qui puisse faire se reproduire son animal. Les chatons bien sûr ça se donne facilement, mais mieux vaut ne pas aller voir deux ans après ce qu’ils sont devenus...»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Jeremy Bierer