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2 novembre 2014

Vieillir ou conduire: pourquoi choisir?

Les aînés tiennent à leur permis. Parce qu’il leur permet de rester indépendants et autonomes. Afin de le conserver le plus longtemps possible, nombre d’entre eux suivent des cours spécialement organisés à leur intention. Comme tout récemment à La Vue-des-Alpes (NE).

Eric Zwahlen, un participant, est prêt à passer de la théorie à la pratique avec Jean-Pierre Marthaler, l’animateur du cours.
Eric Zwahlen, un participant, est prêt à passer de la théorie à la pratique avec Jean-Pierre Marthaler, l’animateur du cours.

Même s’ils ont mauvaise réputation, qu’ils sont considérés – souvent à tort – comme des dangers publics, les aînés continuent de se cramponner à leur volant. En Suisse, 40% des plus de 70 ans possèdent toujours leur permis de conduire. C’est deux fois plus qu’il y a vingt ans! Et ces personnes âgées sont non seulement bien plus nombreuses sur les routes qu’avant, mais davantage mobiles aussi.

Dix-huit d’entre elles, autant d’hom­mes que de femmes, ont parqué récemment leur véhicule à La Vue-des-Alpes (NE) pour aller suivre volontairement un «cours de conduite pour seniors» proposé par Pro Senectute en partenariat avec le Mouvement des Aînés et le Centre L2 Neuchâtel & Arc jurassien. But principal de la manœuvre: rafraîchir leurs connaissances en matière de circulation routière.

Dix-huit hommes et femmes ont participé au cours organisé par Pro Senectute.
Dix-huit hommes et femmes ont participé au cours organisé par Pro Senectute.

«Vous n’avez pas à avoir peur, je ne suis pas là pour faire un rapport, pour vous dire «Vous n’êtes plus apte, il faut rendre votre permis!» précise en préambule Jean-Pierre Marthaler, l’animateur de cette matinée. Au contraire, je suis ici pour vous aider à le conserver, à être plus à l’aise au volant et dans le trafic.» Rassurés, la plupart des participants s’inscriront par la suite à une leçon de pratique.

Ce moniteur d’auto-école confirmé liste, pour commencer, «les soucis que l’on peut avoir avec les années qui passent»: «Des changements interviennent avec l’âge au niveau de la mobilité, de la vue, de l’ouïe, de la concentration, de la réactivité… Autant d’éléments qui peuvent diminuer l’aptitude à la conduite.» De légères pertes de faculté (déclin cognitif et ralentissement des réflexes) que ces retraités compensent en partie par l’expérience et la prudence.

«L’on ne doit prendre le volant que si l’on juge que l’on est parfaitement en forme, insiste Jean-Pierre Marthaler. Il y va donc de la responsabilité de chacun.» Il invite ainsi ses interlocuteurs à rouler de préférence de jour et à éviter les heures de pointe. «Si vous ne vous sentez pas suffisamment en confiance, songez aussi à limiter vos déplacements!» Silence dans la salle.

Place ensuite à la théorie. Histoire de se remettre des règles en tête, voire d’en découvrir de nouvelles. «Les choses changent, on n’est plus en 1950!» plaisante le moniteur. Ce dernier passe en revue les difficultés que rencontrent les conducteurs âgés en particulier: l’angle mort («Il s’agit de bien tourner la tête, or, avec l’âge, on a souvent des problèmes de cou, de cervicales.»), les entrées et sorties d’autoroute qui ne devraient souffrir d’aucune hésitation, et bien entendu les fameux giratoires.

De la théorie à la pratique

«Ce sont les giratoires avec voies de présélection qui posent problème…» «Il suffit de rester à droite parce qu’on est prioritaire, c’est tout!», tranche un septuagénaire. L’enseignant ne se démonte pas: «Si on a créé des giratoires de ce type, ce n’est pas pour qu’on n’utilise que la voie extérieure. Pourquoi, quand on tourne en rond, n’accepte-t-on pas de faire attention aux véhicules de droite?» «Il faudrait inventer des giratoires pour les vieux comme nous», commente avec humour une panthère grise. Une autre ajoute: «C’est bientôt l’heure de l’apéro?» Le cours prend fin peu après cette boutade…

Quelques jours plus tard, nous retrouvons Jean-Pierre Marthaler à La Chaux-de-Fonds. Le Neuchâtelois Eric Zwahlen (72 ans) est là aussi, fin prêt à passer de la théorie à la pratique au volant de sa petite Japonaise. Sans double-commande à sa disposition, le moniteur se sent un peu nu, mais pas tendu pour autant: «La seule personne âgée qui ne conduisait pas très bien avait limité d’elle-même l’étendue de ses trajets et ne fréquentait que des routes qu’elle connaissait sur le bout des doigts.»

«J’ai toujours fait attention aux autres»

Son premier élève du matin, lui, roule encore entre 12 et 15 000 kilomètres par année. En quarante-quatre ans, il n’a eu que deux accidents, sans être fautif en plus. «J’ai toujours fait attention aux autres, c’est dans ma nature», relève-t-il avant de tourner la clef de contact. La leçon démarre par un petit tour en ville. L’occasion d’appréhender giratoires (les simples comme les doubles), priorités de droite, zones 20 et 30… Puis, cap sur une voie rapide pour tester les entrées et sorties d’autoroute.

Trois quarts d’heure après, retour à la case départ et verdict du prof: «Dans l’ensemble, c’était bien. Je n’ai pas grand-chose à vous dire… Si ce n’est qu’il faudrait que vous tourniez plus la tête pour vraiment chercher l’angle mort et que vous modifiiez votre vitesse d’approche des giratoires.»

Eric Zwahlen opine du chef et promet de s’améliorer. «Quand on a un certain âge, il faut se tenir à la page si l’on veut rester dans le circuit», conclut-il, philosophe.

«Au BPA, nous pensons développer un outil d’auto-évaluation»

Magali Dubois, porte-parole du Bureau suisse de prévention des accidents (bpa)
Magali Dubois, porte-parole du Bureau suisse de prévention des accidents (bpa)

Magali Dubois, porte-parole du Bureau suisse de prévention des accidents (bpa)

Les aînés sont-ils des dangers sur la route?

Si l’on regarde les chiffres absolus, les seniors ne jouent pas un grand rôle dans l’accidentologie. Ils sont responsables de 10% des décès, et 7 de ces 10% les concernent eux-mêmes.

Ils sont quand même à l’origine de plus d’accidents que les autres automobilistes, non?

Par kilomètre parcouru, les aînés ont en effet plus d’accidents que les autres classes d’âge. Cela a entre autres à voir avec le fait qu’ils circulent beaucoup moins sur les autoroutes, connues pour être les routes les plus sûres. En revanche, ils circulent souvent en ville avec la densité de circulation, d’usagers, etc. qu’on connaît, et qui parfois les dépasse.

A partir de 70 ans, ils doivent passer un examen médical tous les deux ans. Est-ce que cette mesure est suffisante?

C’est bien, mais peut être complété. En plus des raisons médicales qui peuvent pousser un conducteur à rendre son permis, il y a des changements normaux, liés à la vieillesse et pas forcément à une maladie, qui rendent la conduite plus difficile: la lenteur de certains réflexes par exemple. Pour mieux couvrir ce type de problème, nous pensons développer un outil d’auto-évaluation, qui permette au conducteur de faire le point sur ses capacités.

Ne vaudrait-il pas mieux fixer une limite d’âge au-delà de laquelle il faudrait rendre son permis?

Non. La mise en danger d’autrui par les seniors étant relativement peu élevée, la voiture reste un moyen de locomotion sûr pour eux, et les changements dus à l’âge dépendent de facteurs très individuels. En revanche, le conducteur senior doit se prendre en main lorsqu’il s’aperçoit de ses déficits.

Et introduire un permis de conduire limité pour les aînés comme l’imaginait l’Office fédéral des routes?

Plus que pour l’aspect de la sécurité, c’est pour la question de la responsabilisation des seniors que cette idée avait été lancée. Elle n’a finalement pas été retenue. Aux Etats-Unis, chacun doit faire renouveler son permis tous les cinq ans. L’expérience a montré qu’on augmente la sécurité lorsqu’on demande à la personne de se présenter avec son véhicule (et pas uniquement avec un renouvellement basé sur des échanges administratifs). On peut imaginer que certains automobilistes se considérant comme inaptes à la conduite ont renoncé et donc, par ce geste, participé à leur sécurité et à celle des autres.

© Migros Magazine – Alain Portner